Premières rencontres de l’Institut Européen Est-Ouest

Lectures de Marcel Proust dans l’émigration
de l’entre-deux-guerres

 

 


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Mots-cls : migration, littrature, rception, Marcel Proust, Jurij Fel’zen

 

Si quelques crivains migrs russes s’installent Paris ds 1919, ce n’est qu’en 1924 que la capitale franaise devient galement la capitale culturelle de l’migration russe, aprs une premire poque de la littrature migre appele berlinoise et marque par la coexistence, dans la capitale allemande, d’crivains migrs et sovitiques. C’est pourtant Paris que, ds 1920, d’anciens hommes politiques fondent la revue Sovremennye zapiski (Les Annales contemporaines), dont les 70 numros sont d’une importance capitale pour la littrature de l’migration, et le quotidien Poslednie novosti (Les Dernires nouvelles), lesquels ne cesseront de paratre qu’en 1940, avec l’invasion allemande. Les Sovremennye zapiski avaient d’ailleurs pris le relais de Grjadučaja Rossija (La Russie future), fonde, en 1920, galement Paris, par Aleksej Tolstoj, Mark Aldanov et Victor Henri.

Les crivains qui avaient choisi l’exil par opposition au rgime bolchevique mis en place dans la terreur se voulaient les garants, les conservateurs de l’esprit de la grande littrature russe, qui ne pouvait se dvelopper dans la mtropole cause de l’oppression. Ils avaient donc pour mission de favoriser la poursuite du dveloppement de la littrature russe, et notamment de la protger tant de l’influence sovitique que des influences europennes. Il s’agissait de se dmarquer tant de la littrature de la mtropole, tombe sous la coupe du Parti ds 1925, que de la littrature moderne europenne, pour mieux conserver l’esprit de la littrature russe, et continuer crer dans sa tradition. Toutefois, les crivains migrs vivant dans un milieu tranger, coups de leur langue, et souvent, pour les plus jeunes, obligs de s’insrer dans les socits des pays d’accueil pour survivre matriellement, ne pouvaient pas vivre en vase clos et se dsintresser de la vie littraire europenne. Paris, par exemple, ils suivaient la production littraire franaise avec grand intrt et en rendaient compte dans divers organes de presse. Cet intrt pour la littrature franaise contemporaine devint mme le signe caractristique de l’appartenance la  jeune gnration  des crivains de l’migration, c’est--dire ceux qui taient devenus crivains sur le sol tranger, lesquels s’en servaient pour se dmarquer des crivains de l’ ancienne gnration  qui n’taient leurs yeux que de striles conservateurs, contempteurs du modernisme europen.

Les recensions d’uvres franaises contemporaines sont nombreuses dans les diverses revues et quotidiens de l’migration et prouvent un vritable intrt pour la littrature franaise, mme si, d’autre part, les nombreux mmoires crits par les acteurs de la vie littraire migre de l’entre-deux-guerres ne cessent de souligner l’absence de vritables contacts entre les deux communauts (ce que Leonid Livak relativise dans plusieurs de ses publications1).

L’arrive Paris des premiers crivains de l’migration russe concide avec la reconnaissance du talent de Marcel Proust et la naissance de sa gloire. Bien que Du ct de chez Swann ait t publi avant la guerre, en 1913, et l’on connat bien l’histoire difficile de cette premire publication, le talent de Proust n’est vritablement reconnu que dans les annes 1920, aprs l’attribution du prix Goncourt, en 1919, son roman l’ombre des jeunes filles en fleurs, et la violente polmique qui s’ensuivit. L’migration n’a pas manqu de ragir cet vnement et Proust est sans doute l’crivain franais le plus souvent mentionn dans ses crits. On lui consacre plusieurs articles, on le convoque dans de trs nombreuses recensions d’uvres littraires, on dcle son influence, on affirme son gnie. Il figure pour beaucoup la russite clatante de la littrature franaise, son talent novateur, l’talon d’excellence auquel se trouve mesur tout crivain contemporain. Proust n’tait alors pas encore traduit en russe, la premire traduction, en URSS, date de 1927 et fut d’ailleurs salue, ds sa parution, dans Zveno (Le Chanon)2. L’migration se trouvait donc dans une position privilgie, Paris, pour suivre la publication des romans proustiens et en rendre compte.

Il est impossible de dresser ici un tableau complet de la rception de Proust par les crivains migrs, c’est pourquoi je ne m’arrterai que sur trois points : d’abord, sur les articles critiques qui lui ont t entirement consacrs, j’en ai relev six, publis entre 1921 et 19283 ; ensuite sur la diffrence d’apprciation de l’hritage proustien dans les deux gnrations d’crivains migrs et, enfin, sur l’crivain que l’on peut, en un certain sens, nommer le plus proustien des crivains migrs, Jurij Fel’zen.

L’migration n’a rien dit d’original sur Proust et l’on sent mme distinctement que les divers critiques migrs avaient soigneusement lu les articles de leurs confrres franais, ne serait-ce que ceux de la prestigieuse Nouvelle Revue Franaise ; ils ont toutefois trs tt reconnu son talent. Plusieurs critiques se sont attachs introduire son uvre auprs du public russe, et ce ds 1921, c’est--dire ds les dbuts de la presse migre. Proust est, certes, dj clbre, il a reu le prix Goncourt, suscit la polmique, mais les vnements russes l’avaient occult. Il convient donc de souligner que l’migration a trs tt accord Proust la place qui lui revenait dans la production littraire franaise des annes 1920.

Le premier article qui lui est entirement consacr fut crit par Boris de Schlzer qui deviendra non seulement un minent critique musical et traducteur, mais aussi l’auteur des trois premiers articles consacrs Proust dans la presse migre. N Vitebsk en 1881 d’une mre d’origine belge et d’un pre russe, il est arriv Paris en 1921 et devint la mme anne collaborateur de la NRF. Comme il l’a lui-mme rappel diverses reprises, il lit Proust ds son arrive en France et lui voue aussitt une grande admiration. Son article a pour titre  Une uvre miroir  4, un titre qu’il critiquera en 1924, regrettant qu’il ait pu suggrer de la passivit chez Proust. Ce premier article, publi dans Sovremennye zapiski o Schlzer publiera d’autres articles sur des crivains franais, notamment sur Paul Claudel, dnote une vritable comprhension des enjeux de la cration du romancier franais. On sent le critique conquis par l’uvre qu’il prsente son lecteur, tel point qu’il utilise des motifs proustiens pour en rendre compte, se servant des propres rflexions de Proust pour commenter son uvre. Il ne faut nullement y voir un dfaut mthodologique, le critique ayant pour fonction de prsenter au public l’uvre, d’en dgager le sens, afin de lui donner envie de la lire. La position de Schlzer sera encore celle de Benjamin Crmieux dans l’tude qu’il publiera sur Proust en 19275. Proust est d’entre de jeu qualifi de grand crivain franais, son talent original marque le dbut d’une nouvelle poque, son uvre est appele faire de nombreux mules. Mme le fait que ses romans ne font pas l’unanimit a vocation de confirmer son statut de grand crivain.

Puis Schlzer passe au style de Proust qu’il se propose de dfendre, mme si, parfois, le gne une profusion de dtails qui lui semblent manquer de hirarchisation. Aprs une description classique de la phrase proustienne,  de longues phrases, parfois d’une demi-page, la construction extraordinairement complexe, pourvues de nombreuses propositions subordonnes, d’incidentes, qui, souvent, en comprennent elles-mmes d’autres, parfaitement indpendantes et places entre parenthses  6, phrase laquelle il dnie toute musicalit, jusqu’ voir dans cette caractristique l’originalit de Proust dans la littrature franaise contemporaine, laquelle mettrait en pratique l’injonction de Verlaine  De la musique avant toute chose  7, Schlzer passe la vision de l’crivain. Il a en effet bien compris que la phrase proustienne est tributaire du mode de pense de son auteur, qu’elle pouse exactement les sinuosits de sa pense qu’elle traduit syntaxiquement. Il est mme frappant de voir quel point le commentaire de Schlzer, ds 1921, anticipe celui de Jean Milly :  [La phrase longue] est le versant signifiant d’une pense complexe, qu’il importe de ne pas fragmenter ni briser.  8 Schlzer en arrive ainsi au motif du nouvel crivain, tel que Proust l’introduit propos de la dception qu’prouve le narrateur, un certain moment, pour l’uvre de Bergotte. Le nouvel crivain, selon Proust, est celui qui donne voir au lecteur un nouveau monde, celui qui cre ainsi un monde nouveau. Schlzer, qui seul parmi les auteurs d’articles dont il est ici question illustre ses dires avec des extraits des romans proustiens qu’il traduit lui-mme, cite ce passage tir du Ct de Guermantes :

Pour russir tre ainsi reconnus, le peintre original, l’artiste original procdent la faon des oculistes. Le traitement par leur peinture, par leur prose, n’est pas toujours agrable. Quand il est termin le praticien nous dit :  Maintenant regardez.  Et voici que le monde (qui n’a pas t cr une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparat entirement diffrent de l’ancien, mais parfaitement clair. [...] Tel est l’univers nouveau et prissable qui vient d’tre cr. Il durera jusqu’ la prochaine catastrophe gologique que dchaneront un nouveau peintre ou un nouvel crivain originaux.9

Car comme le sait tout lecteur du Temps retrouv, ce que ne pouvait tre Schlzer en 1921, le style n’est pas affaire de technique, mais de vision10, ce que s’applique prcisment montrer le critique russe. Et c’est parce que Proust dispose d’une vision hypertrophie qu’il est capable d’analyser aussi minutieusement les dtails d’une sensation, d’un caractre ou d’un phnomne. Il ne recherche nullement l’originalit tout prix ni l’hermtisme, il nous montre simplement le monde tel qu’il le voit. Si le lecteur a l’impression de descriptions trop dtailles, c’est que Proust, ou son narrateur11, adopte simultanment plusieurs points de vue : la description ne dpend pas d’un point de vue unique qui, prcisment, hirarchiserait les objets dcrits, elle traite, au contraire, de ce qui peut, au premier abord, paratre accessoire ct du principal. Pour illustrer cette explication, Schlzer cite le passage consacr l’attaque de la grand-mre, coup par la description d’un mur12.

la fin de cet article, le critique revient sur les prdcesseurs qu’il trouve, la suite de ses confrres parisiens, Proust dans la littrature franaise, lesquels sont Stendhal13 et Montaigne14. Il est noter que Schlzer ne renoncera pas ces rapprochements dans le deuxime article qu’il consacrera Proust aprs la mort de ce dernier, et qui sera publi au dbut de 192315. son avis, Proust est all plus loin que Stendhal dans l’analyse des sentiments tout en cultivant le rle d’observateur qui fut celui de Montaigne. Ce que nous pouvons retenir, c’est que Proust, pour le critique russe, appartient entirement et compltement la tradition littraire franaise et qu’il ne lui voit aucun point commun avec quelque crivain russe que ce soit. Cela est mme soulign dans l’article de 1923, dans lequel Schlzer se moque de l’erreur grossire qui consiste comparer Proust et Dostoevskij. Il n’est d’ailleurs pas le seul mentionner Dostoevskij en parlant de Proust, afin, sans doute, de corriger les formulations de certains critiques franais. Pour Schlzer, Proust n’a rien voir avec la littrature russe. Ses personnages par exemple, explique-t-il, restent cartsiens, leur fonctionnement est toujours logique, ce que l’on ne peut dire des personnages dostoevskiens. Dans ce deuxime article, Schlzer n’ajoute rien de significatif son commentaire de 1921, mais cite Paul Desjardins, Andr Gide et Jacques Rivire. Il montre ainsi qu’il lisait avec attention la presse littraire franaise, ce qui n’est gure tonnant pour ce collaborateur de la NRF qui aura, ds dcembre 1923, une rubrique mensuelle sur les nouveauts littraires occidentales dans Zveno16. Il a, comme d’autres, lu attentivement le numro que la NRF a publi en hommage Proust en janvier 1923. Schlzer consacrera enfin une recension La Prisonnire, en 192417, dans laquelle il rptera son admiration pour Proust, l’gal de Flaubert et de Balzac. Mme si l’on sent parfois que Proust n’a pas eu le temps de relire attentivement son uvre, ce tome ne le cde en rien aux prcdents. En passant, Schlzer rcuse le reproche d’immoralit que l’on adresse communment Proust puisque le thme homosexuel n’est qu’un matriau pour cet crivain qui se comporte plus en logicien qu’en psychologue, si bien que ce long roman est aux yeux du critique russe le plus impersonnel de la littrature, malgr le rcit conduit la premire personne. Il termine sa recension sur l’impression de dsespoir, de sombre pessimisme qui se dgage du roman, lequel illustre une nouvelle fois le leurre que reprsente tout sentiment amoureux. On peut donc noter que le premier critique consacrer trois articles Proust dans la presse de l’migration, ds 1921, est un critique averti, qui apprcie l’uvre du romancier franais. Il cherche honntement donner envie de la lire au lecteur migr, en lui expliquant, l’aide de passages tirs de La Recherche, qu’il ne doit pas tre rebut par la nouveaut de l’criture proustienne, gage, au contraire, de la valeur de cet crivain.

Le deuxime auteur migr qui a crit un article entirement consacr Marcel Proust est Mark Aldanov, auteur prolifique et apprci de romans et portraits historiques. Son article a t publi dans Sovremennye zapiski, o taient dites ses propres uvres, en 192418. La date a son importance puisque dans une lettre adresse Vera Bunina, Aldanov tire indment fiert d’avoir, le premier, attir l’attention du public migr sur l’uvre de Proust19. Les articles dj cits de Schlzer prouvent son erreur et ce, d’autant plus que l’article d’Aldanov, sous couvert de compliments, critique en fait svrement Proust. Il s’agit d’un article polmique qui feint de ne pas l’tre. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Aldanov n’est pas un fervent admirateur de Proust, mme s’il se sent oblig de sacrifier son culte. Il dclare, dans cet article, ne pas avoir l’intention d’crire une recension en bonne et due forme, il veut simplement faire partager au public l’impression qui fut la sienne la lecture des romans proustiens, lecture faite aprs la mort de leur auteur, parce qu’elle lui semble largement la plus juste.

Aldanov s’est servi toute sa vie d’une mme formule pour juger une uvre littraire :  action, caractres, style  . Or, chez Proust, il n’y a aucune action et le style lui dplat. Il a trouv cette lecture spcialement difficile et ne peut imaginer que l’crivain n’a pas sciemment recherch l’hermtisme :  Tout fatigue dans les livres de Proust, tout jusqu’ la typographie. Tout ou presque irrite galement, jusqu’ la ddicace Lon Daudet. 20 La seule chose qu’il apprcie, ce sont donc les caractres, les personnages de Proust qu’il trouve, la diffrence de Schlzer, vivants, presque aussi vivants que ceux de Lev Tolstoj, ce qui n’est pas un mince compliment sous sa plume : il n’y avait pas, pour Aldanov, de plus grand crivain que Tolstoj. Les romans de Proust sont aussi les plus mchants qu’il ait jamais lus, d’o cette remarque qu’on ne peut lire les frquents tmoignages sur la bont de Proust sans sourire. Ce trait rapproche galement le romancier franais de Tolstoj, dont Aldanov a toujours dit qu’il n’y avait jamais eu plus grand misanthrope21. Le jugement est somme toute assez svre et ce qui trouve grce ses yeux semble directement imputable l’influence de Tolstoj. L’ide que Proust doit beaucoup Tolstoj est d’ailleurs l’ide majeure de l’article, mme si elle n’y apparat qu’ la fin. Aldanov n’y renoncera jamais, si bien qu’on la retrouvera tant dans sa rponse l’enqute de la revue Čisla (Nombres), en 1930, que dans un projet de prface pour une anthologie amricaine d’uvres russes, pendant la guerre. Aldanov n’est, d’ailleurs, pas le seul avoir fait ce rapprochement entre Proust et Tolstoj, nous le trouvons galement dans la rponse d’Ivan melev la mme enqute de la revue Čisla, puis dans les leons consacres par Vladimir Nabokov au roman Du ct de chez Swann. Au demeurant, qui mieux qu’un crivain migr pouvait le noter dans les annes 1920 ?

Pour autant, il est vident que ce qui intresse Aldanov chez Proust au premier chef, c’est non le moi profond, l’uvre, mais le moi social. Il agit la faon d’un Sainte-Beuve pour lequel compte avant tout le mondain devenu clbre par ses excentricits, d’o la place accorde dans son article aux poncifs, de la chambre tapisse de lige aux sorties nocturnes. Si bien que le lecteur ne peut que s’tonner devant la phrase suivante, laquelle rien ne l’a prpar :

Mais on ne peut s’arracher ces livres. Aprs avoir lu le premier d’entre eux, je compris clairement qu’une nouvelle page venait de s’ouvrir dans la littrature mondiale et qu’en cette nuit, sur la place du Trocadro, j’avais manqu l’occasion de voir le plus grand crivain du xxe sicle.22

Nous rappelons que l’article date de 1924, on ne peut donc nier la clairvoyance de son auteur. Mais on peut aussi voquer le passage des mmoires de Vasilij Janovskij, Champs lyses (Polja Elisejskie), o ce dernier qui, il est vrai, ne porte pas dans son cur Aldanov, reprsentant d’une  ancienne gnration  ses yeux compltement ferme la littrature moderne, crit :

Aldanov comprenait qu’il fallait louer Proust, mais je crois qu’il ne l’avait pas lu. Alors qu’il parlait de lui en termes logieux, il pouvait citer le nom d’un autre crivain qu’il tait impossible de comparer Proust, par exemple Marquand. Et d’ailleurs, l’on ne saurait relever la moindre trace laisse par Proust chez Mark Aleksandrovič. Cependant il rptait souvent qu’il ne pouvait se pardonner deux erreurs fatales : ne pas tre all Jasnaja Poljana et ne pas avoir vu Proust en chair et en os, alors qu’il l’aurait pu. C’est caractristique d’Aldanov : lire Proust n’tait pas obligatoire, mais l’observer du coin d’un caf l’tait.23

Loin de nous l’ide de vouloir reprocher Aldanov de ne pas avoir su apprcier Proust sa juste valeur, ce serait absurde. Ce qu’il importe de montrer, c’est le caractre oblig de ses maigres louanges et qu’il ne se sent pas le droit de proclamer sans ambigut que Proust est illisible, de peur d’tre jug crivain dpass. Il suit le diktat de la mode contrecur, si bien que son article n’ajoute rien ceux de Schlzer. Les quelques mentions de Proust faites par la suite auront au moins le mrite d’tre plus claires, moins hypocrites. Le succs de La Recherche est, pour Aldanov, comparable celui de Que faire ?, ce n’est qu’un effet de mode :

Marcel Proust a agi de faon trs risque en basant tout son avenir sur un seul des membres de la triade : il n’y a en effet chez lui aucune action, quant au style de Proust, seuls les originaux peuvent l’apprcier. Les consquences de ce choix se font d’ailleurs dj sentir : ce gnial crivain est dj entam par le temps, bien qu’il y ait peine dix ans qu’il a disparu.24

Le quatrime article consacr Proust est celui de Konstantin Močul’skij, crit l’occasion de la publication d’Albertine disparue et dit dans Zveno25, revue littraire o Močul’skij publiait de nombreux articles consacrs la littrature occidentale. C’est d’ailleurs lui qui avait succd Schlzer la tte de la rubrique :  Les nouveauts de la littrature franaise  . Il raffirme avec clat le talent de Proust et renonant lui trouver des prdcesseurs ou des pairs, souligne son originalit. C’est dans ses romans, crit-il, que passe la ligne de partage entre littrature ancienne et nouvelle. Il ajoute quelques rflexions sur la construction soigne du roman, jusqu’alors mise en doute, mais qui commence se dcouvrir prcisment dans ce volume dont le seul hros est le temps. Močul’skij rend donc compte d’une faon trs logieuse de la publication de l’avant-dernier tome de La Recherche, dont un extrait paratra en traduction russe, dans Volja Rossii (La Volont de la Russie) en 1929. Les critiques russes suivent donc avec attention, comme leurs collgues franais, la publication posthume des derniers tomes de l’pope proustienne.

Enfin, en 1928, parat, encore une fois, dans Zveno, une revue dont la rdaction avait cur de faire connatre ses lecteurs la littrature europenne ainsi que de lui en proposer des traductions, un article sign K. enin26 suite la publication du Temps retrouv qui, plus de cinq ans aprs la mort de Proust, clt enfin la srie de ses romans. Cet article rend justice la composition du roman, maintenant que le lecteur peut en apprcier toute la rigueur  mathmatique  , et raffirme la prminence de Proust sur les lettres franaises de l’poque. enin y affirme une nouvelle fois le caractre novateur de la potique proustienne et cherche en convaincre le lecteur migr. La biographie de l’crivain ne l’intresse pas27, seule compte son uvre promise une longue postrit :  La biographie de Proust commence le jour de la publication de Du ct de chez Swann ; il est n la minute o a mri en lui l’ide du temps perdu et retrouv 28, car Proust s’est totalement sacrifi son uvre, la seule ralit qui comptt pour lui.

On sent que enin a t sensible aux dveloppements thoriques que Proust a placs dans Le Temps retrouv et qu’il en a compris toute l’importance. Ainsi souligne-t-il que la recherche du temps perdu n’est pas une fuite dans le pass, mais la recherche de l’ternit, ou comme l’crira plus tard Grard Genette, la recherche du  temps l’tat pur, c’est--dire, en fait, par la fusion d’un instant prsent et d’un instant pass, le contraire du temps qui passe, l’ternit 29. La rvlation finale permet donc au narrateur d’arrter le temps. enin voit enfin la rvolution proustienne dans l’mergence d’un ralisme spirituel. Toutes les analyses minutieuses de Proust, crivain spiritualiste, ont pour but d’isoler des parcelles d’esprit. Il fonde cette formulation sur les passages bien connus du dernier tome, dans lesquels le narrateur qui vient de vivre la rvlation finale comprend enfin qu’il dispose des moyens ncessaires pour faire uvre d’art :  [...] il fallait tcher d’interprter les sensations comme les signes d’autant de lois et d’ides, en essayant de penser, c’est--dire de faire sortir de la pnombre ce que j’avais senti, de le convertir en un quivalent spirituel. 30 C’est pourquoi, conclut enin, le but de l’art qui est, chez Proust, la vrit se trouve dans l’esprit. Il ajoute enfin que le spiritualisme n’a pas seulement dtermin la forme du roman proustien mais aussi son contenu psychologique, dterminant les affres du narrateur ainsi que sa philosophie de l’amour.

Cet article est une prsentation sensible du Temps retrouv, dont la publication permet dsormais chaque lecteur de comprendre non seulement la composition des romans de Proust, mais aussi l’esthtique qui les sous-tend. Le lecteur migr a donc en main tous les outils, ou presque, pour lire Proust.

Ces diffrents articles dmontrent que les hommes de lettres de l’migration ne sont pas passs ct de Proust et ont rapidement reconnu son talent. Les articles qui lui sont entirement consacrs sont, certes, relativement peu nombreux et jamais du niveau de ceux d’un Ernst Curtius, mais personne ne met en doute son importance. Georgij Adamovič n’a jamais consacr d’article Proust, pourtant il crit, en 1924, dans un article qui traite du nouvel ge d’or du roman franais :  Proust est totalement invulnrable. Seule la composition de ses romans est discutable. Mais chacune de ses pages prise en particulier est proprement merveilleuse.31 Alors que les tirages des romans de Proust et le nombre d’articles qui lui taient consacrs diminuaient en France dans les annes 1930, l’migration continuait le lire et le commenter, grce notamment la ferveur de certains reprsentants de la jeune gnration, qui obtinrent une tribune privilgie dans la revue Čisla.

Avec le premier numro de cette revue, dit Paris en 1930, le nom de Proust rapparat avec force dans la presse migre. Dans la note prliminaire de la rdaction, qui ouvre le volume, les auteurs affirment que leur statut d’migr leur permet de comprendre de l’intrieur la culture occidentale. Ils se voient comme un pont entre la Russie et l’Occident, veulent aider la premire mieux comprendre l’Occident et vice versa. Ils illustrent ce propos d’un seul exemple, prcisment celui de Proust :

Nous avons vu et voyons comme de l’intrieur les vnements contemporains les plus importants de la vie occidentale, par exemple, pour ne parler que de littrature, le dveloppement de l’influence de Proust, la confirmation de son gnie.32

Leur exil est une exprience capitale qui permet une symbiose avec la culture europenne, ce qui n’avait encore jamais eu lieu une telle chelle.

Et comme ce premier numro se termine par une enqute sur Proust, laquelle ont rpondu sept crivains, il n’est pas exagr de dire qu’il s’ouvre et se referme sur Proust dont le gnie est affirm avec clat. Je dois toutefois ajouter que Čisla ne contient pas d’articles spcialement consacrs Proust, et que si le romancier franais y est trs souvent cit, il ne fait l’objet d’aucune tude particulire. Seul un article de Fel’zen mentionne Proust dans son titre, il s’agit de l’article  Proust et Joyce  , paru dans le sixime numro, en 193233. C’est une dfense de Proust que Fel’zen s’offusque de voir placer sur le mme plan que James Joyce. Il est en effet persuad que Proust est meilleur romancier que Joyce et ce, parce qu’il a su ordonn le chaos de ses impressions. Cet article est une rponse directe celui de Boris Poplavskij, publi l’anne prcdente sous le titre :   propos de Joyce  , et dans lequel le jeune pote louait prcisment Joyce pour respecter, au contraire de Proust, le chaos de la vie intrieure dans les monologues de ses personnages, il concluait ainsi :

Il semble parfois qu’il y a entre Joyce et Proust la mme diffrence qu’entre la douleur d’une brlure et le rcit de cette douleur.34

Mais revenons l’enqute sur Proust qui clt le premier numro en 1930. Elle comportait trois questions :

Estimez-vous que Proust est l’un des plus grands interprtes de notre poque ? Reconnaissez-vous dans la vie contemporaine les hros et l’atmosphre de son pope ? Pensez-vous que les singularits du monde proustien, sa mthode d’observation, son exprience spirituelle et son style vont exercer une influence dterminante sur la littrature mondiale du proche avenir, et plus particulirement sur la russe ?35

Les sept rponses reues par la revue sont classes selon l’ordre alphabtique du nom de leurs auteurs36. La premire rponse est ainsi celle d’Aldanov qui rpte que Proust est un grand crivain, un grand psychologue qui doit normment Lev Tolstoj, mais qu’il reste parfaitement tranger la littrature russe, ce qui est une conclusion quelque peu paradoxale si l’on estime que le romancier franais n’est qu’un simple pigone de Tolstoj. Quatre autres crivains russes ont rpondu ces questions. Ils n’appartiennent ni au groupe des auteurs publis dans Čisla, ni mme la  jeune gnration  , en effet si Nabokov y appartient de facto par l’ge, il est trop fermement oppos sa philosophie pour qu’on puisse l’y inclure sans rserve. Cela est d’ailleurs manifeste dans sa rponse, laquelle se contente de critiquer la formulation des questions, rcusant, par exemple, le rapport d’un auteur son poque et refusant de parler d’influence. Lui qui apprcie Proust et propos duquel un tmoignage nous apprend qu’il avait dj lu deux fois La Recherche cette poque37 ne loue pas spcialement le romancier franais. Il se contente de rappeler que Proust est grand quand il touche l’universel. Nabokov est pourtant l’un des crivains migrs qui connaissait le mieux l’uvre de Proust, comme le montrera, en 1937, son roman Le Don, dont la structure, par exemple, rappelle assez exactement celle de La Recherche. L’histoire de Fedor Godunov-Čerdyncev est aussi celle d’une vocation, l’histoire de la naissance d’un crivain. Les rapports de Nabokov et Proust sont connus, ils ont fait l’objet de plusieurs tudes, je ne vais donc pas m’y arrter.

Les rponses cette enqute sont fort diverses et vont de l’loge l’reintement, en passant par le jugement ambivalent d’un Georgij Ivanov. Si Mihail Cetlin affirme que Proust est l’un des plus grands crivains de l’poque et regrette qu’il n’exerce aucune influence sur les auteurs russes, melev se moque ddaigneusement de la mode de Proust et dclare qu’un crivain aussi mondain ne saurait satisfaire un esprit russe. Il invite mme lui prfrer un obscur crivain du xixe sicle, Mihail Al’bov (1851-1911), prtendant qu’on trouve chez celui-ci tout ce qui fait la gloire de Proust, de longues phrases alambiques, des descriptions minutieuses. L’migration a longtemps fait des gorges chaudes de cette rponse outrancire. On a voulu y voir l’exemple du passisme des reprsentants de l’ ancienne gnration  , compltement ferms aux nouvelles tendances de la prose europenne, et partant, se contentant de crer comme ils le faisaient avant le cataclysme de la rvolution, figeant la tradition russe dans un immobilisme qui lui serait fatal. De fait, l’on remarque une nette diffrence dans l’apprciation de l’uvre de Proust, suivant que l’on appartienne la  jeune  ou l’ ancienne  gnration. L’une des raisons en est, peut-tre, la matrise de la langue franaise. Il est en effet notoire que melev ne parlait pas trs bien franais, au contraire d’crivains tels que Nabokov ou Fel’zen ; or, il n’est pas exagr de croire qu’une bonne connaissance du franais est ncessaire pour apprcier le style de Proust. Mais la raison principale en est, plus vraisemblablement, le besoin de s’affirmer chez les reprsentants de la  jeune gnration  , dont le statut d’crivain tait constamment remis en cause par leurs ans. Proust leur servait se dmarquer tant de leurs  pres  que de leurs confrres sovitiques. Ils s’affirmaient ainsi comme crivains modernes, trs au fait des enjeux d’une cration littraire soucieuse de traduire son poque. C’est pourquoi, ils n’ont pas rcus la comparaison qu’on faisait de leurs uvres avec celles de Proust, sans que cela ne signifie toujours qu’ils la trouvaient pertinente, voire qu’elle leur plaisait.

C’est une classique querelle des pres et des fils, ou une querelle des Anciens et des Modernes, qui s’est rejoue en migration. Les pres ne se reconnaissant pas dans leurs fils, il leur fallait y trouver une raison qui ne remettrait en cause ni leur vocation, ni leur potique. Ils la trouvrent dans la soi-disant influence de Proust, un moyen commode de stigmatiser la non-russit des fils, en danger de dnationalisation, prfrant la littrature europenne contemporaine, et particulirement franaise, la tradition russe que l’migration avait pourtant vocation de prserver et de sauver. Proust dont le nom tait alors dans toutes les bouches, dont les romans faisaient couler beaucoup d’encre, cristallisa sur son nom cette opposition classique de deux gnrations, laquelle avait, en outre, t souvent utilise par la critique russe depuis prs d’un sicle. Si bien que, paradoxalement, ce sont les pres qui dcelrent l’influence de Proust dans les uvres des fils, alors mme que ceux-ci la revendiquaient rarement. Trs nombreuses en effet sont les recensions qui constatent une influence de Proust sur les jeunes crivains. Mihail Osorgin, Vladislav Hodasevič, Georgij Ivanov, Vladimir Vejdle, Georgij Adamovič, Petr Bicilli, Mihail Kantor, Mark Slonim, Mihail Cetlin, Petr Pil’skij, Al. Novik, Georgij Hohlov, Jurij Terapiano et sans doute beaucoup d’autres ont tous dcel cette influence dans les uvres qu’ils ont recenses38. Beaucoup s’en servirent comme d’une critique crypte, plus ou moins svre : ressembler un crivain franais n’tait pas l’idal vers lequel devait tendre un crivain russe exil. lire ces recensions, il semble bien que la plupart de leurs auteurs avait tranch et trouv une rponse univoque la question que Osorgin dans le premier numro de Novaja gazeta (La Nouvelle gazette) en mars 1931 :  Quelle attitude adopter l’gard des mules de Proust et de Joyce, devons-nous les craindre ou les encourager ? 39 Il s’est agi le plus souvent de les remettre dans le droit chemin, mme si certains, tels Aleksej Remizov ou Vladislav Hodasevič, n’taient pas alarmistes : pour le premier c’tait une chance pour les jeunes crivains de lire sur place et dans l’original la nouvelle littrature franaise, pour le second Proust tait un matre comme un autre40.

Il convient de noter que le simple recours la mmoire, aux souvenirs, une construction circulaire, ou une phrase la syntaxe non traditionnelle suffisait faire de son auteur un pigone de Proust. Je n’affirmerais pas qu’Une soire chez Claire (Večer u Kler) ne doit rien Proust, pourtant force est de constater que Osorgin, qui le premier pronona le nom de Proust propos de ce roman de Gajto Gazdanov, aurait bien t en peine de montrer en dtail en quoi se refltait l’influence de Proust. La situation du hros, lequel se remmore sa vie antrieure, allong aux cts de la femme dont il a t amoureux plus de dix ans et qui vient de devenir sa matresse, prcipitant ainsi la fin de son amour, suffit lui rappeler spontanment le premier tome de La Recherche, sans qu’il lui soit ncessaire de vrifier que le style et la composition du roman rpondent l’esthtique proustienne.

Les jeunes auteurs, pour leur part, n’ont pas rellement comment le choix de Proust comme modle. Au contraire, Nabokov, par exemple, a toujours refus de s’exprimer sur les influences dont il pouvait tre l’objet, quant Gazdanov, il assurait qu’il n’avait pas encore lu La Recherche l’poque o tous le considraient sous l’influence de Proust, ce que, par ailleurs, l’on est en droit de mettre en doute, si l’on se rappelle combien le personnage de Mademoiselle Tito dans le rcit La Prison des eaux (Vodjanaja tjur’ma) peut rappeler Madame Verdurin. En revanche, ils citent souvent Proust dans leurs articles ou recensions, Fel’zen le convoque ainsi plusieurs reprises et l’utilise comme rfrent idal.

En fin de compte, Proust reprsente un danger pour les uns, et une justification pour les autres. Par l’intermdiaire de son nom, l’on touche aux questions de l’volution littraire et de la mission de la littrature. Pour les reprsentants de l’ ancienne gnration  dont la plupart voyaient dans la personne de l’crivain sinon un prophte du moins un matre penser qui se doit de traiter les grandes questions que se pose le lecteur de son poque, Proust n’est qu’un esthte qui poursuit un but goste, cherchant comprendre et dcrypter ses sensations. Il leur semble que nul message utile ne se dgage de son uvre. C’est un partisan de l’art pour l’art qui ne peut servir de modle, ni donner de rponse. En revanche, pour les reprsentants de la jeune gnration, tragiquement coups de leur pass, il peut indiquer la voie suivre, donner une mthode, si l’on a comme eux choisi de faire le portrait de l’migr russe des annes 1930 au moyen de l’introspection.

Proust est leurs yeux le champion de la reprsentation de la vie intrieure et de la sincrit. Comme ses disciples franais des annes 1930, les jeunes migrs ne peuvent se rsoudre peindre de grandes fresques, crer de toutes pices un monde imaginaire. Il leur manque pour cela de l’assurance. Ils sont intimement persuads de vivre une poque de grave crise spirituelle, rsultat de la guerre de 1914-1918 et des rvolutions russes. L’ancien monde s’est irrmdiablement croul, entranant dans sa chute toutes les anciennes certitudes, les anciennes croyances. Ils doivent donc se replier sur leur moi, leur vie intrieure et c’est pourquoi la plupart de leurs uvres ont un substrat autobiographique, ddaignent les recherches purement formelles et adoptent souvent la forme de confessions ou de journal intime. Ce sont en premier lieu ces caractristiques de leur prose qui voquent Proust pour leurs critiques. Nadeda Gorodeckaja lors des dbats qui suivirent deux confrences sur Proust au Studio franco-russe, le 25 fvrier 1930, lie galement l’influence de Proust la crise de l’esprit, pour reprendre une expression de Paul Valry41 :

C’est plutt une question que je pose - et une question bien triste. Je ne crois pas que ce soit possible, surtout pour les Russes de ma gnration, c’est--dire pour ceux qui se sont forms intellectuellement aprs la rvolution, sans tradition, ou bien avec les traditions, si vous voulez, mais sans l’atmosphre russe, sans la Russie. Je ne vois pas ce genre d’action directe que nous pourrions produire ; naturellement ceux qui crivent - en crivant ; mais pour les autres et mme pour les crivains, la seule forme possible d’action sociale et morale est la contemplation passive qui se rapproche de celle de Proust. Je vois l’influence proustienne sur beaucoup de jeunes. Ce n’est pas simplement le fait de vivre en France qui les a mens cette attitude. On lit tout, on admire d’autres matres sans les suivre. Ne serait-ce pas l’poque trop active de la guerre qui nous a pousss cette raction de silence et de contemplation ?42

Les  jeunes crivains  sont la recherche d’une nouvelle voie et il leur semble avoir trouv en Proust un guide. Autre chose est de savoir si leur lecture de Proust tait pertinente. La question de la rception de Proust et de son influence est, comme on le voit, des plus complexes et contradictoires. Elle rejoint en outre la question fondamentale qui n’a cess de tourmenter le milieu littraire migr : une littrature est-elle possible en exil, sur sol tranger ? La crainte de voir, faute de relve, s’teindre la littrature de l’migration, laquelle, rappelons-le, tait mme pour certains la seule vritable littrature russe, obligeait la critique suivre de prs la production des jeunes crivains. Il fallait les protger de nombreux dangers, les obliger cultiver leur langue sans l’appauvrir ni la corrompre, leur inculquer une thique. Il fallait aussi veiller jalousement ce que leurs uvres ne deviennent pas de ples copies de romans franais, le meilleur moyen semblait donc de fustiger une trop grande proximit avec des modles occidentaux, selon un rflexe de peur sinon lgitime du moins habituel. Pour pouvoir apporter une rponse satisfaisante cette question des rapports des crivains migrs l’uvre de Proust, il faudrait encore tudier soigneusement l’uvre des  jeunes crivains  de faon pouvoir dterminer s’ils ont t ou non vritablement influencs par Proust. Je n’voquerai ici que le cas de Fel’zen, et encore trop rapidement43.

C’est le plus vident de tous. Fel’zen, de son vrai nom Nikolaj Berngardovič Frejdenstejn, a en effet abondamment parl lui-mme de sa grande admiration pour Proust. Paradoxalement, il l’a fait avec le plus de conviction dans le troisime de ses romans, Lettres sur Lermontov (Pis’ma o Lermontove), dont des extraits ont t publis dans la revue Čisla, et le texte intgral Paris, en 1935. Il y dclare sans ambages que Proust est un vritable miracle et assigne l’migration la mission d’implanter Proust en Russie, de le greffer sur la littrature russe44. C’est ce que lui-mme a tent de raliser dans ses romans. Tels ceux de Proust, ils sont organiss en une srie romanesque, malheureusement reste inacheve, en raison de la mort de Fel’zen Auschwitz en fvrier 1943. Ces romans sont au nombre de trois, Un Leurre (Obman), publi Paris en 1930, Le Bonheur (Sčast’e), publi Berlin en 1932, et Lettres sur Lermontov, dj cit. On ne sait pas dans quelle mesure Fel’zen avait une ide prcise du plan et de l’ampleur de cette srie , mais on sait qu’il travaillait au tome suivant Rcapitulation (Povtorenie projdennogo) dans la seconde moiti des annes 1930. Les trois romans ont pour seul et mme hros un certain Volodja, crivain migr qui vit Paris, narrateur homodigtique qui conduit le rcit de ses difficiles amours avec Lelja la premire personne. Ces rapports amoureux rappellent, parfois mme trs exactement, ceux des personnages de La Recherche, comme peut aisment le prouver le titre du premier roman, qui dfinit l’amour dans la plus pure tradition proustienne. Pourtant, Volodja ne peut se passer de Lelja, du moins dans les trois premiers tomes, puisque, sans elle, il ne peut crire, elle est sa muse. L’influence proustienne se fait sentir tant au niveau thmatique qu’au niveau stylistique. Il semble qu’aux yeux de Fel’zen, Proust ait t avant tout le peintre dsenchant des rapports amoureux, l’crivain de la jalousie et non celui du temps. Le thme de l’amour, des rapports entre l’homme et la femme, est donc prpondrant, comme il l’est galement chez les crivains qu’apprcie Fel’zen, en particulier Jacques Chardonne. cela s’ajoute le thme de l’criture, de la cration littraire, ce qui peut nous induire considrer les romans de Fel’zen comme des mtaromans explorant le thme de la cration littraire en exil. Il se pourrait trs bien que Fel’zen ait song raconter l’histoire de la vocation de Volodja, mme si ce dernier, contrairement au narrateur de La Recherche, est ds le dbut sr de son don, pense avoir les moyens de son uvre, dont il connat en outre parfaitement le thme, et a la possibilit de s’adonner son art. Il n’arrive toutefois pas raliser pleinement sa vocation. Ne publiant pas ce qu’il crit, il n’est, faute de lecteur, qu’un crivain en puissance, un crivain non reconnu. Il n’est pas interdit d’y voir une mtaphore de la difficile condition de l’crivain exil.

Le projet littraire de Volodja est trs proche de celui de son crateur, mme si, bien videmment, on doit distinguer le personnage de Volodja de Fel’zen lui-mme. Il n’crit que sur son vcu, ses expriences, ses propres sentiments sans jamais recourir l’imagination. Son but est de comprendre, d’expliciter jusque dans les moindres dtails ses sentiments. Naturellement tout est toujours focalis de son point de vue et en cela la narration de Fel’zen ralise certaines des caractristiques du roman proustien, releves par la critique migre : Proust ne dcrivait pas tant le monde que le point de vue d’une conscience individuelle sur ce monde. Certains lui reprochaient ainsi son parti pris solipsiste45. Il est donc manifeste, mme ainsi rsum grands traits, que le projet littraire de Fel’zen rejoint celui de Proust. C’est pourquoi extrmement rares sont les critiques qui ne mentionnent pas le romancier franais dans leurs recensions des uvres de Fel’zen. Je n’en connais pour ma part qu’une seule46. Ils taient en outre conforts dans leur sentiment par la longueur inhabituelle de ses phrases et de ses paragraphes.

Pourtant Fel’zen n’est en rien un imitateur servile de Proust et surtout, il n’a pas la mme vision que ce dernier. Pour Fel’zen, par exemple, le monde extrieur n’existe pas, seul compte le monde intrieur du narrateur. Son style est dpourvu de toute mtaphore, enfin la recherche si mticuleuse du mot juste ne le conduit pas des comparaisons. Il est donc impossible de dceler une vritable influence au niveau stylistique, si ce n’est au niveau superficiel de la longueur des phrases. Mais, comme l’avait bien not Schlzer, la longueur des phrases de Proust est directement tributaire de sa pense, des mandres de sa rflexion ; le narrateur de Fel’zen rflchit autrement.

Le cas de Fel’zen est donc exemplaire. Bien que son crivain prfr ait t Mihail Lermontov, il a vu en Proust, lu en France, en exil, un matre qui avait dj trouv des rponses aux questions que lui-mme se posait. Il est ds lors normal qu’il se soit intress son uvre, et mme qu’il l’ait lu avec admiration. Comme l’a dit Julia Sazonova, lors de la deuxime runion du Studio franco-russe consacre l’influence mutuelle des littratures russe et franaise :

Qu’est-ce, au fond, que l’influence littraire ? C’est la rencontre de deux esprits : l’un est inconscient de ses propres tendances et l’autre a dj trouv une expression nette des mmes aspirations. [...] C’est en cela que consiste l’influence. L’un ne prend l’autre que ce dont il a besoin. Toute autre chose est l’imitation.47

Fel’zen a donc rencontr Proust et cette rencontre fut fconde, elle orienta son projet littraire, tout au moins le confirma.

Si influence de Proust il y a eu sur la jeune gnration, au sens que je viens d’indiquer, elle semble avoir t fconde bien que transitoire, librant les jeunes crivains exils d’une tutelle qui leur tait pnible, leur donnant les moyens d’entrer de plain-pied dans la vie littraire. Et mme sans parler d’influence, on peut dire que l’migration a lu Proust, l’a compris sa faon et a tir des leons de cette lecture qui forcment ne pouvait plaire tous, mais dont beaucoup sentaient la nouveaut radicale et l’importance. l’heure o Dostoevskij hantait les esprits franais, ceux des migrs taient tourns vers Proust, la France et la Russie s’enrichissaient mutuellement.

 

Notes

1 Voir, par exemple, L. Livak,  Making sense of exile : russian literary life in Paris as a cultural construct, 1920-1940  , Kritika, vol. 2, n 3, 2001, p. 489-512 ;  Nina Berberova et la mythologie culturelle de l’migration russe en France  , Cahiers du monde russe et sovitique, vol. 43, nos 2-3, 2002, p. 463-477 ; How it was done in Paris : Russian migr Literature and French Modernism, Madison, The University of Wisconsin Press, 2003 ; Le Studio franco-russe, Toronto, Toronto Slavic Library, 2005.
2  V storonu Svana  ( Du ct de chez Swann  ), Zveno, Paris, n 212, 20 fvrier 1927, p. 5. L’auteur de ce court article, sign Z. I., souligne l’importance de l’vnement et la qualit de la traduction de A. Frankovskij. Il est d’ailleurs probable que cette traduction ait fait l’objet d’une prpublication dans la revue Sovremennyj zapad (L’Occident contemporain), ds 1924.
3 Un septime article fut publi pour le vingtime anniversaire de la mort de Proust : L. apiro,  O Marsele Pruste (K 20-letiju so dnja smerti)  ( Sur Marcel Proust [pour le vingtime anniversaire de sa mort]  ), Kovčeg (L’Arche), New York, 1942, p. 219-224.
4 D’aprs une citation de l’ombre des jeunes filles en fleurs :  De mme ceux qui produisent des uvres gniales [...] [sont] ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mmes, de rendre leur personnalit pareille un miroir, de telle sorte que leur vie [...] s’y reflte, le gnie consistant dans le pouvoir rflchissant et non dans la qualit intrinsque du spectacle reflt.  M. Proust, la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard (Bibliothque de la Pliade), 1987, t. I, p. 545 (dans les notes suivantes, indiqu RTP). Schlzer traduit lui-mme ce passage dans la quatrime partie (p. 235) de son article, B. lecer,  Zerkal’noe tvorčestvo (Marsel’ Prust)  ( Une uvre miroir [Marcel Proust]  ), Sovremennye zapiski, Paris, n 6, 1921, p. 227-238.
5 L’objet de cette tude  est plus modestement de caractriser le contenu et la forme de cette uvre, d’en dnombrer les principales richesses, d’oprer dans ces pages touffues un premier filtrage ou plutt d’y tracer des avenues qui permettront au lecteur timide ou novice de s’y engager   ; B. Crmieux, xxe sicle (premire srie ), Paris, Gallimard, NRF, 1927, p. 15.
6 Ibid., p. 228.
7 On peut dj faire remarquer que dans le deuxime article que Schlzer consacrera Proust au dbut de 1923, c’est--dire aprs la mort de l’crivain, il ne parlera plus d’absence de musicalit de la phrase proustienne, mais de son rythme puissant. Pour information, sur la musicalit de la phrase proustienne, voir J. Milly, La Phrase de Proust, des phrases de Bergotte aux phrases de Vinteuil, Paris, Champion, 1983. Benjamin Crmieux quant lui voit dans le style de Proust l’intention consciente de librer la prose franaise de la musicalit, de l’harmonie tout prix dont Chateaubriand, Flaubert, Renan, France, Barrs avaient fait un dogme  , B. Crmieux, op. cit., p. 94.
8 J. Milly, op. cit., p. 10.
9 M. Proust, RTP, t. II, p. 623. Pour la traduction russe de Boris de Schlzer, Cf.  Zerkal’noe tvorčestvo (Marsel Prust)  ( Une uvre miroir [Marcel Proust]  ), art. cit, p. 235-236.
10 Si Boris de Schlzer ne pouvait avoir lu le passage suivant, tir du dernier volume de La Recherche :  le style pour l’crivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision  (RTP, t. IV, p. 474), il pouvait peut-tre avoir lu l’interview accorde par Proust au Temps, l’avant-veille de la parution de Du ct de chez Swann chez Grasset, en 1913, Cf. M. Proust, Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard (Bibliothque de la Pliade), 1971, p. 559.
11 La confusion entre Proust et le narrateur est constante dans tous les articles ici mentionns, articles dont les auteurs soulignent, en outre, le substrat autobiographique de l’uvre proustienne. Cette confusion, aujourd’hui impossible, n’tait pas le lot des seuls critiques migrs, voir par exemple la prcision suivante de Benjamin Crmieux :  en identifiant Proust avec le hros du livre qui parle la premire personne, on ne fait que se conformer aux indications de Proust lui-mme puisque Albertine lui crit : “mon pauvre Marcel”, mais la biographie qu’il s’attribue est, dans bien des dtails, [...] inexacte  , B. Crmieux, op. cit., p. 52.
12 Bien que Boris de Schlzer parle du passage sur la mort de la grand-mre, il fait ici rfrence un passage du dbut du premier chapitre de la deuxime partie du Ct de Guermantes, dans lequel le narrateur, alors qu’il raccompagne sa grand-mre qui vient d’avoir une attaque, remarque un mur. Cette description ne choque plus le lecteur aujourd’hui, elle semble mme parfaitement motive par l’anxit du hros, Cf. RTP, t. II, p. 614.
13 Benjamin Crmieux note la fin de son tude :  Cette immense fresque [...] o la vision d’ensemble d’un Balzac se double d’une analyse la Stendhal et la Benjamin Constant, rapetisse ou rejette dans l’ombre tous les romans parus en France depuis cinquante ans  , op. cit., p. 94.
14 On trouve chez plusieurs critiques franais de l’poque ce rapprochement entre Proust et Montaigne, notamment chez Andr Gide, voir  Billet Angle (mai 1921)  , Essais critiques, Paris, Gallimard (Bibliothque de la Pliade), 1999, p. 291. Cet article parut initialement dans la Nouvelle Revue Franaise.
15 B. lecer,  Marsel’ Prust  ( Marcel Proust  ), Zveno, Paris, n 2, 12 fvrier 1923, p. 2.
16 Le premier de cette srie d’articles parat dans le Zveno, le 10 dcembre 1923. Schlzer y dveloppe un clich de la critique littraire migre, savoir que le niveau moyen des crivains franais est nettement plus lev que celui des crivains russes, puis passe en revue plusieurs nouveauts avant de finir sur l’influence de Proust que l’on dcle chez de nombreux crivains, et mme chez ceux qui ne reconnaissent pas son talent.  Il se passe en France avec Proust quelque chose qui ressemble ce qui se passe en Russie avec Dostoevskij : nous continuons construire la ralit d’aprs Dostoevskij et partout autour de nous, nous trouvons sans difficult des Karamazov, des Raskol’nikov, des Stavrogin. Il se passe exactement la mme chose aujourd’hui en France, grce l’application de la mthode et des procds proustiens, presque chaque personnage, invent ou rel, dvoile des traits de caractre appartenant aux hros de Proust.  B. lecer, &nbp; Novoe v zapadnoj literature  ( Nouveauts de la littrature occidentale  ), Zveno, Paris, n 45, 1923, p. 2.
17 B. lecer,  Novoe v zapadnoj literature. (Marsel’ Prust, “Plennica”)  ( Nouveauts de la littrature occidentale [Marcel Proust, “La Prisonnire”]  ), Zveno, Paris, n 56, 25 fvrier 1924, p. 2.
18 M. Aldanov,  Marcel Proust, la recherche du temps perdu, Paris, Nouvelle Revue Franaise  , Sovremennye zapiski, Paris, n 22, 1924, p. 452-455.
19 M. Aldanov,  Pis’ma M. Aldanova k I. A. i V. N. Buninym  ( Lettres de M. Aldanov I. A. et V. N. Bunin  ), Novyj urnal (La Nouvelle revue), New York, n 80, 1965, p. 282.
20 M. Aldanov,  Marcel Proust...  , art. cit, p. 454. Contrairement Aldanov, Jurij Fel’zen lorsqu’il cite Lon Daudet dans ses recensions d’uvres littraires franaises, le fait toujours en termes logieux et manque rarement de rappeler qu’il avait su, l’un des premiers, reconnatre le talent de son ami, Marcel Proust.
21 C’tait une ide chre Aldanov, Cf. M. Aldanov, Zagadka Tolstogo (L’nigme de Tolstoj), Providence, Brown University Press, 1969 et  Posmertnye proizvedenija Tolstogo  ( Les uvres posthumes de Tolstoj  ), Sovremennye zapiski, Paris, n 36, 1928, p. 273. Sur Mark Aldanov et Lev Tolstoj, voir G. Tassis, L’uvre romanesque de Mark Aldanov. Rvolution, histoire, hasard, Berne, Peter Lang, 1995, p.  207-267.
22 M. Aldanov,  Marcel Proust...  , art. cit, p. 454.
23 V. Janovskij, Polja Elisejskie (Champs lyses), Moscou, Gud’jal Press, 2000, p. 324.
24 M. Aldanov,  O romane  ( Sur le roman  ), Sovremennye zapiski, Paris, n 52, 1933, p. 436.
25 K. Močul’skij,  Nasledie Marselja Prusta  ( L’hritage de Marcel Proust  ), Zveno, Paris, n 156, 1926, p. 2-3.
26 K. enin,  O Marsele Pruste  ( Sur Marcel Proust  ), Zveno, Paris, n 1, 1928, p. 24-29.
27 Il a lu, comme Mark Aldanov et sans doute beaucoup d’autres, le numro spcial de la Nouvelle Revue Franaise de janvier 1923,  Hommage Marcel Proust  .
28 K. enin, art. cit, p. 25.
29 G. Genette,  Proust palimpseste  , Figures I, Paris, Seuil, 1966, p. 40.
30 RTP, t. IV, p. 457. Cf. aussi, p. 458-459.
31 G. Adamovič,  Literaturnye zametki  ( Notes littraires  ), Zveno, Paris, n 68, 1924, cit d’aprs G. Adamovič, Sobranie sočinenij. Literaturnye besedy, kniga pervaja (uvres choisies. Conversations littraires, livre premier), Saint-Ptersbourg, Aleteja, 1998, p. 68. Comme la plupart des premiers lecteurs, Georgij Adamovič blme l’absence de construction des romans proustiens. On sait que les dngations de Proust ne convainquirent personne et que seule la publication du Temps retrouv dtruisit ce clich.
32  Ot redakcii  ( Message de la rdaction  ), Čisla, Paris, n 1, 1930, p. 5.
33 J. Fel'zen,  Prust i Dojs  ( Proust et Joyce  ), Čisla, Paris, n 6, 1932, p. 215-218.
34 B. Poplavskij,  Po povodu Dojsa  , Čisla, Paris, n 4, 1931, p. 173.
35  Anketa o Pruste  ( Enqute sur Proust  ), Čisla, n 1, 1930, p. 272.
36 Ces sept crivains sont Mark Aldanov, Georgij Ivanov, Ren Lalou, V. Sirin (Vladimir Nabokov), Carlo Suars, Mihail Cetlin et Ivan melev.
37 B. Boyd, Vladimir Nabokov. Les Annes russes, Paris, Gallimard, 1990, p. 411.
38 La liste de leurs recensions serait ici trop longue, je fais donc confiance au lecteur pour les retrouver facilement, le cas chant. On peut remarquer encore une fois un paradoxe intressant, au moment mme o les auteurs russes interrogs par Čisla sont unanimes relever la non-influence de Proust sur les crivains russes, les critiques, qui sont parfois les mmes, sont tout aussi unanimes relever cette influence dans les uvres des reprsentants de la  jeune gnration  .
39 M. Osorgin,  Poelanija  ( Vux  ), Novaja gazeta (La Nouvelle gazette), Paris, n 1, 1931, p. 3.
40 A. Remizov,  Samoe značitel’noe proizvedenie russkoj literatury poslednego pjatiletija  ( L’uvre littraire russe la plus importante des cinq dernires annes  , Novaja gazeta (La Nouvelle gazette), Paris, n 3, 1931, p. 1. V. Hodasevič,  Letučie listy. Čisla  ( Feuilles volantes. Nombres  ), Vozrodenie (La Renaissance), Paris, n 1759, 1930, p. 3.
41 Notons simplement que Proust est le premier crivain franais auquel le Studio franco-russe consacre une soire. Suivront Andr Gide, Paul Valry et Charles Pguy. Notons aussi que la confrence russe, faite ce soir-l par Boris Vyeslavcev, est emblmatique de la rception de Proust chez les reprsentants de l’ancienne gnration. Il dit en substance que chez Proust tout est petit, hors du temps, de l’histoire, sans intrt pour ceux qui viennent de vivre une tragdie. Il n’est, d’autre part, pas impossible d’interprter le silence d’Ivan Bunin lors des dbats comme une marque de dsintrt envers le roman proustien.
42  Marcel Proust  , Cahiers de la Quinzaine, Paris, cahier 5, srie 20, 5 mars 1930, p. 55.
43 Sur Jurij Fel’zen et Marcel Proust voir L. Livak, How it was done in Paris..., op. cit., chap. 3, et plus particulirement p. 121-134.
44 J. Fel’zen, Pis’ma o Lermontove (Lettres sur Lermontov), Paris, Izdatel’skaja kollegija pariskogo ob’’edinenija pisatelej, 1935, p. 30.
45 Voir, par exemple, W. Weidl, Les Abeilles d’Ariste. Essai sur le destin actuel des lettres et des arts, Genve, Ad Solem, 2002, p. 132 et suiv.
46 K. Kel’berin,  Jurij Fel’zen. Pis’ma o Lermontove. Pari. 1935  ( Jurij Fel’zen. Lettres sur Lermontov  ), Krug (Le Cercle), Paris, n 1, 1936, p. 183-185.
47 S. Robert, W. de Vogt,  Rencontres  , Cahiers de la Quinzaine, Paris, hors-srie, 1930, p. 43-91.

 

Pour citer cet article : Gervaise Tassis,   Lectures de Marcel Proust dans l’migration de l’entre-deux-guerres , colloque Les Premires Rencontres de l’Institut europen Est-Ouest, Lyon, ENS LSH, 2-4 dcembre 2004, http://russie-europe.ens-lsh.fr/article.php3?id_article=63