Premières rencontres de l’Institut Européen Est-Ouest

Présentation

 

 


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trange ide, de prime abord, que celle d’organiser un colloque autour de deux axes en apparence aussi distants que  La Russie d’Alexandre Ier : ralits, perceptions, mythes  et  Parcours de l’migration russe (1919-1945) . Hormis la Russie, quel dnominateur commun trouver ces deux thmatiques ? Un gisement documentaire :  L’vnement majeur de ces dernires annes est sans conteste le dmnagement en 2002 du fonds jsuite de Meudon (bibliothque slave du pre Gagarine et fonds historique du Saint-Georges) la bibliothque de l’cole normale suprieure Lettres et sciences humaines de Lyon .1

L’Institut europen Est-Ouest a t cr notamment pour valoriser ce fonds, ainsi que l’ENS LSH s’y est engage dans une convention signe en juin 2002 avec la Compagnie de Jsus. Aussi a-t-il souhait donner son premier colloque un double objectif : reflter, travers une thmatique qui rejoigne les proccupations de la communaut scientifique, des axes essentiels de  ce fonds internationalement reconnu (plus de 60 000 volumes) 2 et offrir aux chercheurs l’occasion de le dcouvrir ou de le retrouver dans son nouveau contexte. cet effet, une prsentation du fonds et une exposition de quelques-unes de ses plus belles pices ont t organises le 3 dcembre 2004 en marge du colloque.

La Russie se rapproprie actuellement la part de sa culture que l’migration russe a incarne durant le xxe sicle. De nombreuses publications en tmoignent : ditions d’uvres longtemps mconnues, de correspondances, de souvenirs, de tmoignages, de documents d’archives. C’est pourquoi l’quipe de la Bibliothque de l’ENS LSH a commenc le long travail de rtroconversion informatique du catalogue par les collections  migration  du fonds Saint-Georges, dont l’expertise scientifique fut ralise au printemps 2004. Il nous a donc sembl intressant, dans le cadre d’un colloque o taient runis chercheurs russes et non-russes, de consacrer deux journes l’migration russe de 1919 1945 ; la premire de ces deux journes tait plutt consacre aux rseaux et aux lieux de l’migration, quand la seconde invitait davantage suivre les itinraires de figures marquantes. Ce retour sur le pass, o s’entremlent rappropriation militante (l’expression  Russie hors frontires  est ce propos rvlatrice) et difficult assumer un hritage historique encore lourd, s’accompagne souvent d’une charge motionnelle dont on trouve parfois trace dans certaines communications. L bat aussi le pouls de la Russie, le signe du temps qui est le brouet de l’historien.

Paralllement cette redcouverte d’une culture longtemps bannie, la Russie effectue un rexamen de son histoire. Affranchis dsormais du schma impos l’poque sovitique, sensibles aux apports de l’histoire sociale, les chercheurs russes ne pensent plus le xixe sicle avec la rvolution d’Octobre pour point de mire.

Avant, sans doute, de resurgir arme d’un autre appareil mthodologique que celui de la priode sovitique, l’tude des courants rvolutionnaires s’est pour l’instant quelque peu efface au profit de celle des mouvances  librales  qui, au long du xixe sicle, ont prn, sous des formes diverses, la ncessaire volution du pays vers un rgime constitutionnel devant laquelle l’autocratie a toujours regimb.

De mme, la Russie, nagure forteresse assige et championne du socialisme dans un seul pays, se penche dsormais sur ses changes politiques, mais aussi culturels avec l’tranger, et notamment l’Europe, pour comprendre comment s’est forge son identit, au-del de l’opposition traditionnelle entre slavophiles et occidentalistes. Si l’on date de Pierre le Grand la transformation de la Russie en un tat moderne et sa vritable entre sur la scne europenne, Alexandre Ier fait d’elle le  gendarme de l’Europe  en entrant dans Paris la tte de ses troupes en 1814. En mme temps, les officiers russes, nourris de culture allemande et franaise, dcouvrent  sur le terrain  la ralit quotidienne de ces pays dont ils avaient surtout une connaissance livresque. Dans ses contradictions comme dans ses consquences, le rgne d’Alexandre Ier constitue une priode fconde pour interroger les changes Russie-Europe : nous lui avons consacr la premire journe de nos travaux. Cela nous a permis en outre de mettre en lumire les collections d’histoire de la  bibliothque Gagarine , dont l’expertise scientifique avait t effectue l’t 2004 pour prparer la rtroconversion du catalogue, en cours aujourd’hui.

On l’aura compris, outre ses objectifs scientifiques, ce premier colloque avait une porte symbolique puissante : transmission, valorisation et continuit fondent l’action de ceux qui ont uvr et uvrent dans le cadre du  fonds jsuite de Meudon . Aussi le colloque s’est-il ouvert sur une communication consacre Ivan Sergeevič Gagarin, fondateur de la Bibliothque slave. Le Pre Ren Marichal, nagure responsable du Centre d’tudes Russes (CER) de Meudon, retrace le cheminement intellectuel et spirituel de ce jeune aristocrate russe n en 1814 qui, converti au catholicisme en 1842, est banni de Russie, entre dans l’Ordre des jsuites pour devenir le Pre Jean-Xavier Gagarin. Trs tt convaincu de la vocation europenne de la Russie, il est habit par l’ambition de rapprocher la Russie orthodoxe et le catholicisme occidental. Ce projet est l’origine de la Bibliothque slave de Paris et de la revue tudes : le pre Jean-Xavier Gagarin travaillera toute sa vie faire connatre la Russie l’Occident et tudier les relations de ces deux mondes.

Comme Ivan IV ou Alexandre II, Alexandre Ier compte au nombre de ces souverains russes dont le rgne est traditionnellement prsent en deux versants : le premier, commenc sous d’heureux auspices, est porteur de grands espoirs, tandis que la rgression opre durant le second nourrit une cuisante dception. Incarne par Mihail Speranskij, la premire partie du rgne d’Alexandre Ier serait lumineuse, alors que la seconde, domine par Aleksej Arakčeev, retournerait aux tnbres de la raction.

Korine Amacher et Marie-Pierre Rey nuancent cette prsentation traditionnelle. En analysant la vision que donne d’Alexandre Ier et de son rgne l’historiographie russe du xixe et du dbut du xxe sicle, Korine Amacher montre que l’tude, close sur elle-mme, de la psychologie et de la formation d’Alexandre Ier, conues comme les cls permettant d’expliquer les contradictions de son rgne, laisse place une approche qui met la priode en perspective dans l’histoire russe et la replace dans son contexte international. Si la volont rformatrice n’a pas t vritablement concrtise, l’opinion claire prend place dans la vie publique, ce qui constitue en soi une volution significative.

Marie-Pierre Rey explore la conception qu’Alexandre Ier a de l’Europe : l’cart est certes important entre le projet initial abstrait et sa mise en uvre l’preuve des faits, mais dans le temps mme de cet cart et la faveur des volutions qui le modulent, la Russie a pris conscience d’tre un tat europen qui revendique toute sa place comme tel.

Maya Goubina et lna Jourdan clairent la perception croise qu’ont l’une de l’autre la Russie et la France dans le premier quart du xixe sicle. Les Russes qui sjournent en France sous l’uniforme en 1814 dgrisent l’image idalise qu’ils s’taient forge de ce pays. Leur dcouverte de la France  relle  les conduit penser que la Russie n’a plus tre regarde en lve ou en mineure du haut de ce phare que serait la France des Lumires ; c’est ce que confirment les crits de leurs concitoyens civils qui se rendent en France dans les annes 1820.

En interrogeant l’image d’Alexandre Ier en France sous la Restauration, lna Jourdan claire la faon dont se forme l’ opinion  au carrefour entre souvenir, interprtation, mythe et suggestion, au gr des volutions politiques en cours. Produits de ces reflets croiss, les inflchissements de l’image du tsar russe en disent long sur la France de la Restauration.

Cette subtilit du jeu de miroir, le diplomate Thodose de Lagren, en poste Saint-Ptersbourg, la manie avec une grande finesse dans le rapport qu’il consacre la censure en Russie en 1825. Vra Miltchina montre comment, tout en produisant une analyse prcise du fonctionnement de la censure dont il fait de surcrot une sorte de baromtre de la socit russe, Lagren formule  en creux  son avis sur la situation politique franaise.

En apparence loin des carnets des militaires et des rapports des diplomates, ce sont les journaux fminins dans la Russie du premier quart du xixe sicle qu’explore lna Gretchanaa. Aprs avoir analys le rle essentiel que tient l’espace religieux dans la conception et l’expression du moi des diaristes, lna Gretchanaa prouve que le pote n’a pas toujours raison, ft-il Pukin lui-mme : mme si le franais semble souvent plus familier ces femmes de la noblesse, elles n’ignorent pas pour autant le russe, se font un plaisir et une fiert de le matriser et y recourent dans les passages les plus intensment motionnels de leurs journaux. Ceux-ci sont donc galement un creuset o se forge une identit nationale par le biais d’une identit linguistique.

Un sicle plus tard, les migrs, surtout les crivains russes en migration, feront de la langue le lieu privilgi o se dit l’trange identit qui est celle de l’exil. Toutefois, quelques figures, si prestigieuses soient-elles, ne doivent pas masquer la fort que fut l’migration russe. La  Russie hors frontires  est aussi faite de ce qui compose un corps social : associations, mouvements politiques, glises, lieux d’changes intellectuels et artistiques... C’est ce dont nous avons voulu rendre compte, sous la rubrique  lieux et rseaux , durant la premire des deux journes consacres l’migration.

Marlne Laruelle met jour les liens profonds qu’entretient avec la philosophie et la pense politique europennes l’idologie eurasiste, nourrie du malaise cr par l’exil chez des intellectuels nationalistes. Ce faisant, elle replace l’eurasisme, qui se revendiquait comme un rejet de l’Occident, au cur de l’histoire intellectuelle de l’Europe.

Pour Il’ja Fondaminskij, dont Nikita Struve retrace la pense et la vie, l’exil, prsent tout au long de l’histoire et de l’action politique russes, est par excellence le lieu o prparer l’avenir de la Russie : car le jour viendra ncessairement o celle-ci s’affranchira de l’emprise qu’exerce sur les esprits le rgime bolchevique. Cette profonde conviction fonde l’activit d’diteur et de penseur de Fondaminskij. Ainsi, il s’inscrit dans la tradition de l’intelligentsia russe, tout comme par la dimension sacrificielle de sa mort, en 1942, dans un camp de concentration allemand o il choisit de  mourir avec les juifs . Quant la rcente canonisation dont Fondaminskij a fait l’objet en Russie, elle en dit plus long sur une glise orthodoxe russe en mal d’icnes que sur une trajectoire qu’il n’appartient pas au chercheur de juger, mais d’clairer.

Tatiana Victoroff tudie trois runions qui eurent lieu au sein du Studio franco-russe o se rencontraient dans les annes 1930 crivains et intellectuels franais et russes. Chaque runion est organise autour d’un thme :  Orient et Occident ,  Symbolisme franais et symbolisme russe ,  Renouvellement spirituel en France et en Russie . Au cours d’changes toujours vifs, le dialogue est souvent difficile et les points de rapprochement restent rares. Toutefois, en dpit des divergences recenses, l’entreprise du Studio franco-russe constitue en elle-mme un laboratoire d’une ide europenne que l’on cherche cerner.

Wim Coudenys tudie le  Bratstvo Russkoj Pravdy , organisation secrte dont l’objectif tait la lutte contre le rgime bolchevique, mi-chemin entre mystification et action terroriste. Moins scintillante que celle des grandes figures de la culture, moins gratifiante car elle rvle au grand jour la mesquinerie de nombreux personnages d’un milieu o l’on prfrerait ne voir que des martyrs et/ou des hros, l’histoire de ces lieux par dfinition discrets est pourtant riche d’enseignements : l’hritage qu’ils doivent la tradition politique russe des  socits secrtes , leur porte sur le terrain de l’action, mais aussi sur le thtre des reprsentations et des mythes mobilisateurs, les instrumentalisations dont ils ont fait l’objet tant en URSS que dans les pays d’accueil de l’migration, sont autant de voies fcondes pour la recherche.

Nous remercions particulirement Lev Mnoukhine d’avoir prsent l’migration russe Lyon : pour tout Lyonnais qui lira cet article, l’migration russe sera dsormais incarne, partie intgrante de l’histoire de la ville, resurgie au dtour d’une rue familire ou d’une adresse qui aura cess d’tre impersonnelle. chantillon convaincant du travail accompli grande chelle par le Groupe de Recherche sur l’migration Russe (GRER)3, l’article de Lev Mnoukhine donne percevoir la chair d’une communaut dont il restitue la vie dans sa richesse, son quotidien et sa diversit.

En cho cette tranche de vie qui mentionne combien l’ducation des enfants tait une proccupation majeure de la colonie russe de Lyon, en rponse Fondaminskij qui prescrit de prparer l’avenir de la Russie en formant dans l’migration des jeunes capables de pendre la relve du pouvoir bolchevique, Corine Nicolas expose en historienne  les enjeux de la formation  des tudiants russes. travers l’action du  Comit central de patronage de la jeunesse russe l’tranger , elle montre combien le soutien aux tudiants russes fut tributaire des conditions conomiques des pays d’accueil et du contexte politique international.

Pour clore cette journe consacre aux lieux et rseaux de l’migration, Laura Pettinaroli fait cho l’ambition qui animait le Pre Jean-Xavier Gagarin en tudiant la manire dont le catholicisme rencontre l’orthodoxie dans le contexte de l’migration russe. Si les conflits ne sont pas absents, des enrichissements culturels, intellectuels et spirituels rsultent de cette confrontation impose par l’histoire.

Place sous le signe des  figures et chemins , la seconde journe consacre l’migration a accord une place prpondrante aux arts, notamment la littrature : le texte littraire est souvent un miroir o l’on trouve des reflets de l’itinraire de l’auteur, qui nourrit son uvre de sa propre exprience.

Laure Troubetzkoy tudie le traitement du thme de Saint-Ptersbourg dans la prose historique d’Ivan Luka. Ces  histoires ptersbourgeoises , o l’on trouve trace de motifs pouchkiniens et gogoliens, prennent une coloration particulire due l’exil : pour Luka, Saint-Ptersbourg est la fois la capitale d’un empire disparu et la ville de son enfance. L’entrelacement de deux vocations, celle d’une histoire impriale balaye par la rvolution d’Octobre et celle d’une enfance jamais enfuie, dont le cadre mme n’est accessible l’migr que par le souvenir, fait l’originalit du thme ptersbourgeois chez Luka.

Si l’usage conjugu du franais et du russe traduisait la manifestation, voire la revendication d’une identit nationale dans les journaux fminins de la Russie du dbut du xixe sicle, Gayaneh Armaganian-Le Vu montre que le bilinguisme de l’exil est au contraire le signe mme du dracinement, l’expression de l’errance. Pour dire ce drame, Gajto Gazdanov, parfaitement bilingue, invente une langue composite, o se mlent le russe et l’argot parisien des bas-fonds. Vritable laboratoire littraire issu de la conscience douloureuse qu’a l’auteur de l’incommunicabilit de l’exprience ressentie, l’criture de Gazdanov se heurte la limite qu’elle cherche dpasser : elle ne peut tre rellement lue que par un public restreint, dont l’exprience serait voisine de celle de l’auteur. C’est ce que reconnat implicitement Gazdanov lui-mme en voquant les modifications opres sur le texte des Chemins nocturnes (Nočnye dorogi) lors de la publication de cette uvre en volume.

En tudiant la nostalgie (toska) chez Vladimir Nabokov et Marina Cvetaeva, Ludmila Kastler illustre un rapport diffrent la langue : la langue maternelle est pour l’migr le pays natal qu’il emporte dans son exil. Intimement lie l’enfance, elle est le repre identitaire par excellence, celui qu’aucune propagande, aucun pouvoir politique ne saurait dtruire.

Pour les acteurs du Thtre d’Art de Moscou qui connurent l’exil, la langue, celle de leur pays d’accueil, sera souvent d’abord un obstacle : Marie-Christine Autant-Mathieu retrace les difficults qu’affronte Marija Germanova lorsqu’elle doit jouer dans une langue trangre et le refus de Grigorij Hmara d’apprendre le franais, ce qui le cantonne des rles  exotiques . Nanmoins, malgr les obstacles et les dsillusions, certains membres migrs du Thtre d’Art de Moscou parviennent diffuser l’tranger les principes du Systme de Konstantin Sergeevič Stanislavskij, notamment aux tats-Unis.

En analysant le discours de l’migration russe sur Esenin, Natalia Choubnikova-Gousseva met en lumire les contradictions qui traversent cette dernire. Si la seule vraie Russie et la seule vritable littrature russe sont  hors frontires , comment reconnatre l’uvre d’un  Sovitique  ? L’migration rejette d’abord Esenin parce qu’il est  sovitique . Pourtant, elle ne peut durablement ignorer une uvre que certains de ses reprsentants reconnaissent comme celle d’un grand pote russe. Tristement, c’est le suicide de l’crivain qui fait soudain de lui un pote authentiquement  national  et une icne : lorsque les critiques sovitiques cessent d’tudier cette personnalit dsormais politiquement suspecte, l’migration lui consacre plusieurs travaux. Il faut attendre les annes 1950 pour que les deux littratures russes du xxe sicle (la littrature sovitique et la littrature de l’migration) s’accordent voir en lui un grand pote russe.

La lecture de Marcel Proust par l’migration russe rvle une autre fracture : celle des  pres  et des  fils . Comme le montre Gervaise Tassis, les crivains de la premire gnration, qui se pensent investis de la mission de faire vivre la littrature russe et la conception russe traditionnelle de l’crivain-citoyen, ne voient souvent en Proust qu’un auteur mondain, adepte de l’esthtisme gratuit. l’inverse, les crivains de la deuxime gnration, confronts la persistance du pouvoir sovitique, tiraills entre russit et pays d’accueil, saluent en Proust un crivain de l’introspection, l’inventeur d’une criture nouvelle. leurs yeux, Proust marque une rupture dans la cration littraire dsormais en qute d’outils propres dire l’intime, c’est--dire pour eux, l’exil.

Danile Beaune-Gray retrace le parcours de Pavel Muratov,  dilettante aux intuitions fulgurantes  : volontaires ou contraints, ses voyages le mnent de la Russie du Nord l’Irlande en passant par l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie. Plus que ses thories sur l’art en elles-mmes, c’est sa volont de penser l’histoire de l’art dans la perspective d’une ide europenne qui retient l’attention chez celui que Nina Berberova dfinit comme  un Europen accompli .

En contrepoint, Vronique Jobert voque une autre migration. Gographiquement, tout d’abord, elle quitte l’Europe pour nous entraner Kharbin. Ensuite, elle voque l’itinraire et les motivations de trois amis, Natalija Il’ina, Oleg Lundstrem et Vitalij Serebrjakov, qui firent le choix de rentrer en URSS en 1947, eurent la chance d’y viter la dportation et d’y poursuivre leur vie. Installs Kharbine dans des circonstances diverses, ils n’ont pas le sentiment d’y tre vritablement l’tranger. Ce n’est qu’en 1936, alors que l’occupation japonaise de la Manchourie leur impose de partir pour Shanghai, qu’ils se sentent des migrs, c’est--dire avant tout des dclasss. Ds 1937, sur fond d’intense propagande sovitique, les demandes de rapatriement commencent, mais c’est la guerre puis la victoire de l’URSS qui font dfinitivement pencher les trois amis en faveur du retour dans leur pays. Le dsenchantement subi ds leur arrive en URSS fait partie intgrante de ces vies dont l’immense mrite est de rappeler, au-del des jugements premptoires, toute la complexit des parcours humains.

Anne Hogenhuis le confirme, qui retrace avec une prcision minutieuse les cheminements de Boris Vil’de et Anatolij Levickij, fusills pour faits de rsistance par les Allemands le 23 fvrier 1942. Ces deux tempraments en apparence si divergents entrent de plain-pied dans leur pays d’accueil ; comme le souligne Anne Hogenhuis, l’ethnologie les a certainement aids considrer avec distance leur aventure individuelle en la replaant dans un contexte plus large. Pour autant, ils ne rompent pas avec une  russit , qui nourrit leur vie sentimentale, intellectuelle, publique : Boris Vil’de rejoint ainsi le cercle cr dans la seconde moiti des annes 1930 par Fondaminskij. Nikita Struve souligne que ce dernier, contrairement d’autres, n’migre pas vers les tats-Unis lors de la dbcle franaise. Levickij et Vil’de ne quittent pas non plus la France vaincue. Comme dans tout choix, des facteurs multiples interviennent vraisemblablement dans celui que font ces trois figures. Anne Hogenhuis suggre qu’il repose sur une certaine conception de l’Homme. C’est certain, mais pourquoi ces hommes qui avaient quitt leur patrie malgr le dchirement de l’exil renoncent-ils fuir un pays d’accueil quand leur vie est tout autant menace que nagure ? Peut-tre leur conception de l’Homme a-t-elle partie lie avec une certaine ide de l’Europe.

Ce colloque, on le constate en effet, a ouvert de nombreuses pistes et comme l’on pouvait s’y attendre, il y a de l’cho entre les deux sujets choisis, malgr l’apparent paradoxe. Une thmatique, sous-jacente ou explicite, revient toutefois comme un fil rouge : l’Europe. Des projets d’Alexandre Ier aux thories sur l’art de Pavel Muratov sur l’art, en passant par les racines intellectuelles de l’idologie eurasiste et les dialogues difficultueux du Studio franco-russe, l’Europe est toujours prsente, en filigrane ou en relief. Aussi l’Institut europen Est-Ouest consacrera-t-il lors des prochaines annes une partie de ses travaux l’ide europenne dans la pense russe.

Un groupe de recherche en littrature compare a d’ores et dj pour problmatique l’tude de la littrature de l’migration russe dans la perspective d’une  criture europenne 4. Par ailleurs, nous souhaitons galement aborder le thme europen sous un angle civilisationniste ; notre objectif sera moins de nous rinscrire dans l’opposition entre occidentalistes et slavophiles en examinant dans quelle mesure l’Europe aura t soit un modle rattraper et dpasser, soit un concept-repoussoir, que d’tudier l’ide europenne dans la pense politique russe. Nous formons le vu que ces axes de recherche soient le ciment de nouvelles rencontres.

 

Notes

1 Franoise Hours,  Quel avenir pour les fonds russes en France ? , BIBLIOthque(s), Revue de l’Association des bibliothcaires franais, n 19, fvrier 2005, p. 29-30.
2 Ibid.
3 Lev Mnoukhine est responsable du GRER (section de Moscou).
4 Voir  La littrature de l’migration russe : vers une criture europenne ? , site de l’Institut europen Est-Ouest.

 

Pour citer cet article : Sylvie Martin,  Prsentation , Lyon, ENS LSH, 2-4 dcembre 2004, http://russie-europe.ens-lsh.fr/article.php3?id_article=68