Premières rencontres de l’Institut Européen Est-Ouest

La pensée historiosophique et politique
d’Il’ja Fondaminskij

 

 


Article au format pdf


Mots-cls : tsarisme, rvolution, bolchevisme, libration, sacrifice

 

Je me suis propos d’voquer l’une des figures les plus tonnantes et les plus admirables de l’migration russe de Paris, Il’ja Fondaminskij-Bunakov (Bunakov a t son nom de plume) et d’exposer sa pense historiosophique et politique. Lors de la prparation de ce colloque, un membre du Conseil scientifique a dit qu’il fallait se garder d’adopter -&nbvsp;science oblige - un ton trop hagiographique. Je crains, du moins dans l’introduction biographique, de contrevenir cette recommandation en soi lgitime. Mais Georgij Fedotov dans son article ncrologique de 1948 n’crivait-il pas qu’il est difficile d’voquer Fondaminskij sans tomber dans le ton hagiographique1. cela s’ajoute aujourd’hui une composante historique. En 2004, Il’ja Fondaminskij, contre toute attente, a t canonis par l’glise orthodoxe titre de martyr et d’homme de bien. Il est mort en 1942 en Allemagne dans un camp de concentration nazi, sans que l’on sache exactement ni o ni dans quelles circonstances ; selon certaines rumeurs, il aurait t abattu par un convoyeur allemand lors d’un transfert.

Si l’on accepte la dfinition mtaphorique d’Ossip Mandel’tam selon laquelle la valeur d’un pote se mesure l’usure de ses chaussures, c’est--dire au chemin parcouru, entre le point de dpart et le point d’arrive, et si on l’applique Fondaminskij, on sera amen parler du gnie particulier de cet homme, un rvolutionnaire bourgeois juif qui a vcu et est mort en odeur de saintet. Son gnie ne s’est pas exprim dans la cration littraire - bien qu’il ft un remarquable diteur de revue -, ni dans le domaine artistique - bien qu’il et anim des groupes de thtre -, ni mme dans la pense, mais existentiellement, dans la rflexion et l’action - politiques, sociales, culturelles -, et dans sa destine, marque trs tt par le don de soi jusqu’au don final, celui de sa vie.

Mais trve d’hagiographie, voici quelques traits rapides pour situer sa vie qui certaines poques frise le roman d’aventure, voire le roman policier. N Moscou en 1880 dans une famille moscovite juive particulirement aise, Fondaminskij fait ses tudes dans l’une des meilleures coles prives de la capitale (Krejman), alors que son frre an, dport pour faits rvolutionnaires, meurt en Sibrie en 1896. Il parfait ses tudes dans les universits allemandes, se marie en 1902 avec Amal’ja Gavronskaja, issue elle aussi d’une famille juive nantie, dote d’une importante fortune acquise dans le commerce du th. Le penchant rvolutionnaire de Fondaminskij s’veille ds la fin de ses tudes secondaires, sans doute suscit par la tragique destine de son frre. En 1902, rentrant d’Allemagne avec sa femme, il est arrt pour ses liens avec le parti socialiste-rvolutionnaire et mis au secret. Ce jeune homme de vingt-deux ans connat alors dans sa cellule une exprience qu’il a dit plus tard avoir t religieuse, voire mystique. Libr peu aprs, il revient en Allemagne mais trois ans plus tard, rejoint la Russie pour participer la rvolution de 1905, o il soutient la rvolte qui se termine dans le sang, d’un cuirass de la Mer Baltique Mmoire d’Azov. Deux fois jug par la cour martiale Revel et Saint-Ptersbourg, alors que tous s’attendaient la peine capitale, Fondaminskij est acquitt... Il migre Paris o Dmitrij Merekovskij exerce sur lui une profonde influence spirituelle. Toujours membre du parti socialiste-rvolutionnaire, le voil de nouveau en Russie en 1917, aux cts du Gouvernement provisoire : nomm haut commissaire de la flotte de la Mer Noire, il cherche contrer la bolchevisation des marins. lu la Constituante dput SR, il vite de peu d’tre abattu par l’un des marins qui l’avait reconnu. Aprs le coup d’tat bolchevique, muni de faux papiers, il cherche gagner avec son ami Mark Vinjak la Sibrie. Reconnu par le bolchevik Raskol’nikov, il chappe de faon inattendue l’arrestation. Puis ce sera l’migration Paris o il va donner toute la mesure de son engagement dans la lutte avec le bolchevisme qu’il affirme  dtester de la dernire haine .

Jusqu’ la Rvolution et pendant la tourmente rvolutionnaire, Fondaminskij, apparemment, n’a presque rien crit. Il avait la rputation d’un orateur fcond et brillant. Dans l’migration, l’oppos, il se rend compte que la pense et la parole crites priment sur l’action. Avec Vinjak et Vadim Rudnev il fonde les Sovremennye Zapiski (Les Annales contemporaines), paisse revue, laquelle, quelques exceptions prs, collaborent tous les meilleurs crivains, critiques et analystes politiques de l’migration, ce qui fera dire certains que par sa qualit et son importance elle avait dpass ses illustres devancires dont elle n’avait pas craint de reprendre les titres : Sovremennik (Le Contemporain) et Otečestvennye Zapiski (Les Annales patriotiques), en les juxtaposant. Fondaminskij, crit Vinjak dans son livre-souvenir consacr aux Annales contemporaines, tait grce son dynamisme, son esprit d’ouverture et son proverbial dsintressement, l’me de la revue2.

Ds 1920, dans le second numro et jusqu’en 1940 dans le soixante-dixime et dernier numro de la revue, Fondaminskij-Bunakov publie de faon intermittente une immense tude historique de prs de 600 pages, reste apparemment inacheve (rien ne permet de l’affirmer avec certitude, car les archives tout comme la bibliothque de Fondaminskij ont disparu, aprs son arrestation par les Allemands, de son appartement parisien de l’avenue de Versailles). Intitule Les Voies de la Russie (Puti Rossii) cette tude semble reflter un laborieux effort afin de comprendre pour quelles raisons l’Empire russe, alors qu’il tait en pleine ascension conomique, sociale et culturelle, s’est effondr en 1917 comme un chteau de cartes. Entreprise gigantesque et pour le lecteur, droutante. Dans les huit premires livraisons Fondaminskij se livre une tude fouille des diffrentes civilisations, gyptienne, grecque antique, romaine, chinoise, hindoue, en les comparant l’occasion et, il faut le dire, rapidement, la civilisation russe. Cette vaste fresque disproportionne, sans vritable ordre chronologique, pourrait tre compare celle, postrieure, d’Arnold J. Toynbee, si elle n’tait intitule Les Voies de la Russie et ne souffrait pas d’tre domine par une ide centrale qui dtermine le choix des exemples et des tmoignages. Plutt qu’avec Toynbee, je mettrai volontiers en parallle ce travail de Pnlope avec la fameuse Smiramide (Semiramida) d’Aleksej Homjakov, sorte d’histoire universelle, non sans qualits, mais abondante et inacheve qui a toujours dcourag le lecteur, mme le mieux dispos, et qui, elle aussi, a t entreprise pour tenter de dgager la spcificit de l’entit russe. Qui trop embrasse peu treint. Nous trouvons l un trait rcurrent de la mentalit russe, positif et ngatif la fois, l’aspiration parfois maladroite une vision universaliste. Ce n’est qu’au neuvime article, c’est--dire au bout de deux cents pages, que Fondaminskij aborde enfin l’histoire russe, la Russie moscovite d’abord, puis l’Empire - pour analyser les rgnes successifs de Pierre le Grand, Catherine II, Alexandre Ier et enfin Nicolas Ier, sur lequel en 1940 son tude s’arrte.

Heureusement pour nous, mi-parcours, en 1931, sans dlaisser les Sovremennye zapiski, mais du par leur inconsistance idologique, Fondaminskij cre avec Georgij Fedotov et Fedor Stepun, une nouvelle revue Novyj Grad (La Nouvelle Cit). Ds le premier numro, dans un article dirig cette fois dlibrment vers l’avenir, il nous livre un rsum de son tude historiosophique, plus exactement un expos de ses thses principales. Il ne revient pas sur les grandes civilisations anciennes ou modernes dcrites dans les Sovremennye zapiski. Leur description lui avait t ncessaire pour mettre en vidence la spcificit de la civilisation russe, parfois semblable, parfois oppose, mais dans son parcours sensiblement, selon lui, diffrente du monde occidental dont elle n’a pas cess de subir l’influence.

Dans l’essai Les Voies de la Russie on pourrait voir une rhabilitation du principe monarchique. Ce qui ne serait vrai que dans une perspective historique. Pour Fondaminskij  la monarchie est morte jamais  et pour cette raison il n’est plus seyant de la har (ce qu’il avait sans doute fait), on peut dsormais l’aborder en toute objectivit. Mais selon lui il est faux de dire, comme l’avait toujours affirm l’opinion publique de gauche, que l’autocratie a t un pouvoir tyrannique, fonde sur la violence, l’oppression du peuple, destructeur de la puissance politique et conomique de la Russie. Certes, ce pouvoir a pu tre dur, parfois cruel, l’image de la vie sociale des sicles passs. Mais l’autocratie s’appuyait sur l’adhsion quasi-religieuse du peuple la personne du tsar, considr comme recevant son autorit de Dieu, et face auquel, en dfinitive, tous, nobles comme paysans, taient gaux. Il forge mme cette occasion le mot-concept de tsareljubie ( tsarophilie ). Dans les chapitres qui suivent, Fondaminskij s’attache montrer que toutes les rvoltes, que ce soit celle de Pugačev ou celle des Dcembristes, taient, du moins dans la mentalit du peuple, diriges non contre le tsar ni contre le principe monarchique, mais au nom de la lgalit de la succession, au nom des vrais tsars opposs aux usurpateurs, comme Pierre III l’poque de Pugačev ou Constantin lors de la rvolte des Dcembristes.

La faiblesse interne de l’Empire tenait, aux yeux de Fondaminskij, en premier lieu, au fait que l’occidentalisation s’tait plaque sur une thocratie de type moyengeux et oriental. Pour lui l’Empire ressemblait l’une de ces nombreuses glises occidentales qui, avec sa coupole Renaissance, son autel baroque et ses tableaux modernes, semble appartenir aux Temps Modernes ; mais y regarder de plus prs, on s’aperoit que son plan est cruciforme, ses piliers et ses murs gothiques, ses votes - des ogives, autrement dit, elle est du Moyen ge. ct de la modernisation promulgue par le pouvoir, il y eut, partir du xixe sicle, une autre force agissante dans le pays, celle qu’on appelle communment l’intelligentsia (intelligencija), les intellectuels de gauche, que Fondaminskij dsigne par le concept d’ ordre  (orden), sur le modle des ordres religieux occidentaux. S’il assimile l’intelligentsia un ordre religieux occidental, c’est parce que celle-ci s’est voue dans une dmarche quasi religieuse, parfois jusqu’au sacrifice de soi, d’une part, difier une importante culture, d’autre part saper les fondements religieux de la monarchie. Et dans ces deux taches, elle avait russi. La  tsarophilie  a t progressivement lamine, et c’est  le hiatus entre la conscience du peuple et l’tre imprial 3 qui a entran l’effondrement de l’Empire, alors qu’il se trouvait au fate de sa puissance : l’me nationale n’adhrait plus au principe qui l’avait forme et cimente.

Cette interprtation du pass devait dterminer l’attitude de Fondaminskij l’gard du bolchevisme et du chemin suivre pour le combattre efficacement et aboutir la libration (inversement sa vision du prsent n’a pas t sans dteindre sur sa vision du pass). Son regard sur le prsent et l’avenir, Fondaminskij l’a expos dans cinq courts articles (aucun d’eux ne dpasse quinze pages) publis dans Novyj Grad entre 1931 (numro 1) et 1935 (numro 10). Ces quelque soixante pages au total offrent un contraste saisissant avec les 600 pages de la fresque historique.

Dans l’ide qu’on se fait communment du bolchevisme dans l’migration, affirme Fondaminskij, on se trompe quand on le prsente comme le pouvoir d’un petit groupe d’hommes pervers et cupides.  Les bolcheviks, crit-il, reprsentent une secte puissante qui possde une vision intgrale du monde, qui croit avec fanatisme la vrit de sa doctrine. Le pouvoir bolchevique est une fausse thocratie, ou si vous le voulez, une satanocratie4 En 1918-1919, il a vaincu moins par la force des armes que par l’adhsion d’une bonne partie de la population. Douze ans aprs la tourmente rvolutionnaire, il continue de dominer les mes par un systme d’ducation implacable.  Toute la jeune gnration a t forme par les bolcheviks... et mme ceux qui hassent le rgime sovitique, sont gagns par son esprit dans le quotidien, dans les habitudes, leurs ides sur Dieu, la morale, la famille, l’amour. 5

Pour Fondaminskij la conclusion s’impose : on ne combattra pas le bolchevisme par un retour au pass, ni par une lutte arme, au demeurant vaine, mais uniquement en lui opposant un idal, une vision du monde cohrente, structure, apte reconqurir les mes, ft-ce trs longue chance. Cette vision du monde doit tre labore ds maintenant, dans l’migration, par un nouvel  ordre  de personnes convaincues, prtes au sacrifice, qui constituera le laboratoire et les prmices de l’ ordre  suppos l’avenir pouvoir se former et agir en Russie6. Ce laboratoire et cet  ordre , Fondaminskij cherchent les crer autour du groupe de Novyj Grad, qui runit Fedotov, Stepun, Nikolaj Berdjaev, Mre Marija Skobcova, Konstantin Močul’skij et d’autres personnes moins illustres.

Dans son second article, Fondaminskij expose ses divergences avec Kerenskij7 (il s’agit du compte rendu d’une discussion qui a eu lieu lors d’une runion organise par le journal Dni [Jours]). Kerenskij, nous dit-il, est optimiste quand l’volution du capitalisme occidental (nous sommes, je le rappelle, en pleine crise conomique mondiale) qui va s’orienter vers plus de planification et une meilleure distribution, mais il est pessimiste quand au capitalisme d’tat sovitique qui n’a mme pas russi rgler le problme de la production. S’il ne procde pas une refonte conomique totale, le rgime sovitique est condamn disparatre brve chance. Fondaminskij affirme son dsaccord avec les deux postulats. Il pense que la crise du capitalisme libral est une crise du systme lui-mme qui est vou se rnover (il s’appuie l sur l’exemple de l’Angleterre), mais surtout il est persuad que le rgime sovitique est solide, qu’il est appel durer, bien que la Russie souffre de la faim, de la misre et de la violence. Pour lui la vision matrialiste de Kerenskij, selon laquelle les rgimes se dterminent par l’conomie, est une vision cule. Toutes les rvolutions europennes des xviiie et xixe sicles ont clat dans des priodes de grande prosprit conomique. Et Fondaminskij raffirme son intime conviction, son ide cl que l’on peut qualifier d’idaliste : l’organisation sociale repose sur l’me du peuple. Pour lui, tout le problme est de savoir comment dtourner l’me du peuple russe de son envotement... soixante-dix ans de distance, pouvons-nous porter un jugement sur cette controverse ? L’optimisme de Kerenskij sur l’volution du capitalisme parat confirm par l’histoire, plus exactement, le capitalisme est en crise perptuelle, oscillant sans cesse entre les tendances tatistes et les tendances librales. Mais Fondaminskij semble avoir eu raison pour ce qui tait de la stabilit du rgime sovitique indpendamment du dsastre conomique qu’il avait provoqu. S’il s’est effondr au bout de soixante-dix ans comme un chteau de cartes, c’est qu’il n’avait strictement plus rien donner l’me de son peuple (comme l’avait du reste prvu, avec une prcision tonnante, Vasilij Rozanov ds 1912 : le socialisme s’instaurera parce que les hommes ont faim, mais il s’croulera la troisime gnration parce qu’il n’aura rien su construire ni donner pour faire rver le peuple).

Fondaminskij ne s’est pas content de formuler les thses qui dterminaient son inlassable activit dans l’migration pour maintenir un haut niveau de culture et entretenir la foi dans un nouvel  ordre  d’intellectuels qu’il cherchait crer. la suite de Fedotov, il s’est interrog sur ce qu’allait ou pourrait tre, au bout de quelques dcennies du rgime sovitique, le systme conomique dans une Russie dsormais libre8. Fedotov mettait l’ide que, quelle que soit l’volution du capitalisme en Occident, la Russie avec son sicle de retard devait ncessairement passer par les diffrents stades du capitalisme occidental. Fondaminskij approuve les mesures concrtes proposes par son ami, mais reste perplexe. Il se demande comment l’conomie russe, totalement planifie, tatise outrance, se retrouvant d’un jour l’autre aprs la chute du rgime bolchevique dans l’environnement de l’conomie mondiale, pourrait s’adapter l’conomie capitaliste, fonde sur le libre march, la proprit prive et le capital ? O sont pour cela les prsupposs historiques, conomiques et psychologiques ? cela s’ajoute la conviction de Fondaminskij que le capitalisme se trouve dans une impasse et qu’il suscite chez les contemporains haine et rpulsion Aussi propose-t-il que le gouvernement postbolchevique, tout en rtablissant le march, la proprit, l’accumulation des capitaux privs, maintienne l’conomie dans le cadre d’une planification globale et sous une direction tatique trs ferme. titre d’exemple, il propose que tout en rendant aux paysans la terre, l’tat conserve les sovkhozes rentables ou ne privatise pas entirement les branches de l’industrie lourde. Il prvoit, quelque soixante ans l’avance, que le capital tranger hsitera s’investir dans un pays aussi instable que sera la Russie postbolchevique. De toute faon, conclut-il, l’conomie de la Russie enfin libre de l’asservissement communiste, sera loin de l’idal que se propose la dmocratie mondiale. Le rgime conomique des dmocraties est un idal difficile atteindre non seulement pour la Russie, mais galement pour l’Europe. Tributaire de son temps, Fondaminskij tait persuad que les voies suivies pour approcher cet idal seraient en Russie et en Europe divergentes : l’Europe s’orientant vers une conomie planifie, la Russie, elle, dans un premier temps, s’attachant la libralisation de son conomie, de l’emprise de l’tat, et formulait le souhait que ces deux mouvements en sens contraire puissent un jour se rencontrer... La vision de Fondaminskij et t plus juste si le bolchevisme se fut effondr la mort de Stalin, or il a dur encore quarante ans, jusqu’aux annes o le capitalisme mondial aprs une phase tatiste revient au libralisme, ce qui effectivement semble avoir eu pour une Russie convalescente des consquences fcheuses. L’article de Fondaminskij qui se voulait tre un correctif celui de Fedotov, a suscit les objections du juriste p. Mihajlov dans le numro suivant de la revue, Pour ce dernier, sorti de l’preuve bolcheviste, la Russie passera par une phase de dpression, de fatigue et ne se passionnera gure pour l’ide de l’dification d’une Cit nouvelle. Le libralisme petit-bourgeois et l’individualisme vont dominer. Le rtablissement de la Russie, en vertu des lois psychiques, va se passer dans l’anarchie, cahin-caha, ttons, avec retour l’accumulation initiale. Fondaminskij reste fondamentalement optimiste, il constate une Europe nullement fatigue par la guerre, en bullition, la recherche de solutions nouvelles, mme si celles-ci sont errones, voire perverses. Il soupse le capital d’essor accumul par la Rvolution franaise, laquelle ne peut se comparer la violence et l’expansion de la rvolution russe, qui se veut tre l’amorce de la rvolution mondiale et exerce une fascination non seulement en Europe, mais en Asie : c’est un processus de longue dure qui s’talera, affirme-t-il prophtiquement, sur tout le xxe sicle, et, paraphrasant l’hmistiche de Aleksandr Blok dans le pome La bataille de Koulikovo, il intitule sa rponse Mihajlov :  Nous ne connatrons pas le repos. 9 L’exemple de Gandhi qui a rveill les Indes, celui de Roosevelt qui a reconverti le capitalisme amricain, nourrissent son optimisme. Si Fondaminskij parat avoir raison contre Mihajlov dans les limites du xxe sicle, il sous-estime les consquences de la terrible saigne laquelle la Russie sera soumise pendant prs de quarante ans. Ds ses premiers articles il constatait que le bolchevisme tait responsable de morts par millions, il admettait que le rgime allait durer encore plusieurs dcennies, mais n’en tirait pas la conclusion ou l’interrogation qui s’imposait : un pays saign blanc pourrait-il un jour retrouver son essor ?

Le dernier crit de Fondaminskij date de 1935. Il est le plus court, dpasse peine trois pages10. Il s’agit du schma d’un discours prononc lors de l’inauguration du Club postrvolutionnaire sur le thme  Devons-nous revenir en Russie ? . En effet, cette anne-l, la propagande aidant, certains migrs russes sont de nouveau tents par un possible retour dans la mre patrie. La collectivisation est acheve, les perscutions antireligieuses s’attnuent, Stalin emprunte une phrasologie nationaliste, une constitution dmocratique semble en gestation. Fondaminskij reste inbranlable.  Le pouvoir bolchevique, - affirme-t-il -, est une secte fanatique incapable d’voluer. 11 Hritiers pervers de l’ordre d’Ignace de Loyola et de l’intelligentsia russe, Lenin et ses disciples croient dur comme fer leur idologie. La politique extrieure nationale de Stalin n’est qu’une manuvre, comme l’avait t en son temps la NEP12, car l’Union sovitique est prise en tenaille entre le Japon et l’Allemagne. Il lui faut tout prix sauver le bastion de la rvolution mondiale. Fondaminskij continue : toute la population et la jeunesse du pays sont entirement duques et scolarises dans l’esprit du bolchevisme. Mais viendra un temps et il est peut-tre dj venu, o cette nouvelle gnration va se poser des questions sur la personne humaine, sur la libert, sur Dieu. Alors le conflit avec l’idocratie deviendra inluctable. Comme les intellectuels du pass, la jeunesse sovitique va former des cercles clandestins et remplir les prisons. Puis elle enverra les meilleurs dans l’migration pour mieux comprendre et pour que soient crs l’tranger des metteurs radio capables d’envoyer vers leur patrie les ondes de la pense libre. tonnante prophtie de la deuxime et surtout de la troisime migration... Dans la vision de Fondaminskij, Radio-Liberty existe dj.

Et de conclure :  Pourquoi alors devrions-nous rentrer en Russie ? Ne devons-nous pas assumer ds maintenant la mission que viendront nous apporter les futurs envoys ?... Quand les jeunes me demandent ce qu’ils doivent faire, je leur dis de rester ici. 13 Lucidit et courage ont toujours t les dominantes de la pense et de l’action de Fondaminskij.

Retour l’hagiographie. La monte inexorable du nazisme, puis la dfaite de la France devaient mettre rude preuve son optimisme. Toutefois Fondaminskij ne cde pas la tentation de partir aux tats-Unis, comme le font Fedotov ou Mark Aldanov. rebours, il quitte la zone libre pour regagner Paris malgr les menaces qui psent sur lui en tant que juif. Au dclenchement de la guerre contre l’URSS il est arrt et envoy avec plusieurs dizaines d’autres migrs russes au camp de Romainville. Mais si la plupart des migrs sont rapidement librs, Fondaminskij reste intern en tant que juif. Ses amis lui proposent une vasion en douceur sous prtexte d’un transfert pour raison de sant dans un hpital : Fondaminskij refuse net  pour mourir avec les juifs . Au camp de Compigne o il est envoy, il reoit enfin le baptme diffr pendant de nombreuses annes par un tenace sentiment d’indignit. Sa bonne humeur ne faiblit pas. Il crit ses amis,  on me considre comme le dtenu le plus joyeux du camp 14. Mais la fin approche : en 1942, il est dport en Allemagne, parachevant par un sacrifice quasi volontaire une vie consacre entirement aider et rconforter son prochain.

 

Notes :

1 G. Fedotov,  I. I. Fondaminskij v migracii  ( I. I. Fondaminskij dans l’migration ), Novyj urnal (Nouvelle revue), 1948, n 18, p. 317-329, repris dans Vestnik RHD (Messager de l’ACR), vol. 187, n 1, 2004, p. 73-88. Traduction franaise in Messager orthodoxe, vol. 140, n 1, 2004, p. 47-61.
2 M. V. Vinjak, Sovremennye Zapiski, Saint-Ptersbourg, Logos, 1995, 2e d.
3 I. Bunakov,  Puti osvobodenija  ( Les voies de la libration ), Novyj Grad, n 1, 1931, p. 43.
4 Ibid., p. 44.
5 Ibid., p. 46.
6 Ibid., p. 47-48.
7 I. Bunakov,  Dva krizisa  ( Deux crises ), Novyj Grad, n 2, 1932, p. 28-38.
8 I. Bunakov.  Hozjajstvennyj stroj budučej Rossii  ( Le rgime conomique de la Russie future ), Novyj Grad, n 5, 1932, p. 21-35.
9 I. Bunakov,  Pokoja ne budet  ( Il n’y aura pas de rpit ), Novyj Grad, n 9, 1934, p. 26-46.
10 I. Bunakov,  Vozvračat’sja li nam v Rossiju ?  ( Devons-nous rentrer en Russie ), Novyj Grad, n 10, 1935, p. 128-131.
11 Ibid., p. 129.
12 Novaja ekonomičeskaja politika (Nouvelle politique conomique).
13 I. Bunakov,  Vozvračat’sja li nam v Rossiju ? , art. cit, p. 131.
14 Lettre prive adresse Tamara Eltchaninoff (archives de l’auteur).

 

Pour citer cet article : Nikita Struve,  La pense historiosophique et politique d’Il’ja Fondaminskij , colloque Les Premires Rencontres de l’Institut europen Est-Ouest, Lyon, ENS LSH, 2-4 dcembre 2004, http://russie-europe.ens-lsh.fr/article.php3?id_article=71