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ENS Lettres et Sciences Humaines

 

 

 

Ivan Sergeevič Gagarin,
fondateur de la Bibliothèque slave

René MARICHAL
Associé  la Bibliothèque de l’École normale supérieure Lettres et Sciences humaines

 


Article au format pdf




 

Mots-cls : slavophiles, occidentalistes, diplomatie, jsuites, migration

 

J’ai propos de faire une communication sur Ivan Sergeevič Gagarin pour deux raisons. D’abord parce qu’il est l’origine du fonds documentaire slave qui est maintenant dpos Lyon, mais, d’une manire plus expressive encore, parce qu’il fut lui-mme tendu toute sa vie entre ces deux ples : la Russie qui l’avait vu natre en 1814 au sein d’une famille de la meilleure noblesse et l’Ouest qu’il dcouvrit dans ses jeunes annes et pour lequel il opta sans retour en entrant au noviciat des jsuites en France en 1843. Sans retour, mais non sans douleur. S’il n’a jamais affich le dchirement que lui imposait son choix, par toutes ses fibres, il resta attach sa patrie, ne rvant que d’une chose : que la rupture qu’il s’imposait volontairement soit le gage d’un rapprochement entre les deux rives de l’Europe de son temps dont il se sentait galement solidaire.

Ivan Gagarin est n le 1er aot 1814 Moscou. Son pre, Sergej Ivanovič, tait grand matre de la cour, membre du conseil de l’Empire, chevalier de l’ordre de Saint Alexandre Nevski et de Saint Vladimir de premire classe, sa mre tait Varvara Mihajlovna Pukina (1776-1854). Les Gagarin descendaient de Rjurik par les princes de Starodoub-Vladimirski dont le chef fut Ivan Starodubskij (1197-1239) et qui sont rests princes apanags jusque vers la moiti du xve sicle. Le chef des Gagarin (dix-septime gnration aprs Rjurik) fut le prince Michel Starodubskij-Golobesovskij, surnomm Gagara (le Grbe).

L’ducation du jeune prince se droule la maison, comme c’est souvent l’usage cette poque dans ces grandes familles russes. Un prcepteur franais, Marin d’Arbelle, lui inculquera ds ses jeunes annes une connaissance du franais qui en fait sa langue principale. Mais il est aussi initi l’allemand, au latin. Il est trs studieux et passe de longues heures l’tude quotidienne. Il lira toujours abondamment et avec une rare capacit d’assimilation. L’hiver la famille rside Moscou, l’t la campagne proche de la capitale. Il y a nanmoins un long intermde de trois ans, au cours duquel la famille Gagarin accompagne son chef, le prince Sergej Ivanovič dont la sant exige qu’il aille prendre les eaux. Le fils unique, notre Vanja, n’a que sept ans au dbut de ce long voyage travers France, Allemagne, Italie. Ainsi, ds ses jeunes annes, le monde occidental lui devient familier.

J’ai l’intention de parler d’abord de sa brve carrire dans les services diplomatiques de la Russie de Nicolas Ier, puis du tournant radical qu’il prit dans les annes 1842-1843, et enfin des grandes lignes de l’action multiforme qu’il poursuivit durant les trente dernires annes de sa vie. Ce faisant, je m’efforcerai de montrer en lui un reprsentant minent de la vie intellectuelle russe de son temps que les frontires gographiques ou confessionnelles n’ont jamais su circonscrire.

Ivan Gagarin est encore nominalement tudiant lorsqu’il entre dans le cadre du Collge des Affaires trangres et est affect aux archives moscovites de cette administration le 15/27 mai 1831, l’anne de ses dix-sept ans, comme actuarius. Le monde des Affaires trangres est familier la famille Gagarin, Grigorij Ivanovič, l’oncle d’Ivan, est chef de la dlgation russe Munich. Et c’est auprs de lui qu’Ivan Sergeevič va recevoir sa premire initiation. Il est affect en 1833 la reprsentation russe Munich en surnumraire (sverh tata).

Un an plus tard, il entreprend la rdaction d’un journal qui est une source prcieuse pour son histoire personnelle. Ce journal, conserv dans les archives de la Bibliothque slave, est tenu en franais. L’original est encore indit, mais une traduction en russe, effectue par Richard Tempest de l’universit de l’Illinois, a t publie dans la revue Simvol (Symbole) en 19951 et reprise dans une dition part Moscou en 19962. Le journal de Gagarin court de 1834 1842, avec des interruptions notables. Il commence comme un carnet de bord, alors que l’apprenti diplomate accomplit avec quelques amis un voyage quasi initiatique dans cette Allemagne qui retient les regards de toute sa gnration. Francfort-sur-le-Main, Wiesbaden, Ems, Coblence ; on poursuit par les Pays-Bas, Nimgue, Rotterdam, Amsterdam, puis retour sur Francfort, Weimar ; c’est ensuite la Bohme, Carsbald, Prague. Les notations sur les villes, les paysages, les personnes rencontres s’entremlent avec la poursuite d’un objectif d’approfondissement de la rflexion intellectuelle, historique et philosophique du jeune homme. Voici les premires lignes du journal :

Francfort-sur-le-Main, 25 mai 1834.
Je viens dfinitivement de me dcider jeter avec suite des ides sur le papier. Je veux m’habituer consigner peu prs tous les jours quelques penses. Avec le temps, mon dveloppement intellectuel s’opre en moi sans que j’aie conscience de chacun de ses mouvements. C’est de la vgtation, ce n’est pas de la vie. Il est temps de sortir de cet tat passif pour prendre un rle actif. Au lieu de subir des ides et de les admettre, rflchir soi-mme et en produire. Et jamais je ne saurais acqurir l’habitude de rflchir, de penser, si je n’acquiers celle d’exprimer mes penses. Voil pourquoi je prends ce livre.

Le jeune prince dvore littralement. Aprs la dclaration d’intention que je viens de lire, il numre les ouvrages qu’il a lus en route depuis le 15 mai, donc en dix jours. En allemand, Von Pfizer, Briefwechsel zweyer Deutscher (sur la ncessaire restauration de l’unit allemande). Le voyage de Goethe sur les bords du Rhin en 1814 et 1815 ; sans doute en anglais, Journal des conversations de Lord Byron avec la comtesse de Blessington, paru en 1832, moins qu’il n’ait pu se procurer la traduction franaise publie en 1833 ; en franais, Victor Cousin, Histoire de la philosophie au xviiie sicle (deux volumes) ; Balzac, Scnes de la vie parisienne ; les lettres de Napolon Josphine (deux volumes, Paris, 1833).

Avec la part d’enthousiasme et de navet bien comprhensible cet ge dans un caractre si richement dou, ce document, ds ses premires pages donne un aperu de la stature du personnage. Quand il sera Paris, partir de 1838, l’ambassade de Russie, en qualit de  secrtaire de collge  (kolleskij sekretar’ ), il frquentera tout ce qui compte dans la vie mondaine, politique et culturelle de la capitale et en laissera des notations trs prcieuses pour l’historien d’aujourd’hui.

Mais pour l’histoire de la littrature russe, c’est Munich que le prince Ivan Sergeevič lui apporte sa premire contribution. Fedor Tjutčev, son an de onze ans, est galement employ la dlgation de Russie. Entre eux nat une amiti trs chaleureuse. Tjutčev crit des vers pour le tiroir, car il est compltement dnu d’ambition littraire. Mais dans la confiance il les communique son jeune ami qui a littralement le coup de foudre. Ces posies, brves pour la plupart, pleines de pudeur et de sensibilit mritent d’tre connues. Au cours d’une mission Saint-Ptersbourg en 1836, Gagarin montre ses amis Petr Andreevič Vjazemskij et Vasilij Andreevič ukovskij une quarantaine de pomes de Tjutčev. Ils sont fascins leur tour et l’on dcide de montrer les pomes Pukin :

Le surlendemain, crit Gagarin Tjutčev, Pukin en a pris galement connaissance, je l’ai vu depuis, et il m’en a parl avec une apprciation juste et bien sentie. Je suis heureux de pouvoir vous donner ces bonnes nouvelles.

C’est ainsi que dans le Sovremennik (Le Contemporain), que vient de fonder Pukin, paraissent, en 1836, trente-deux pomes de Tjutčev. Ils ne sont signs que des initiales F. T. sous le titre laconique de  Pomes envoys d’Allemagne . La gloire littraire ne viendra pas de si tt couronner l’auteur.

Gagarin en est peut-tre indirectement responsable. Il a en effet, devant l’incurie ditoriale de son ami, demand Tjutčev de lui envoyer encore de ses uvres qui dorment dans ses cartons. L’envoi est fait, accompagn de ces rflexions :

Pour en revenir mes rimes, puisque c’est votre bien, vous en ferez tel usage qu’il vous plaira, sans exception ou rserve quelconque... Ce que je vous ai envoy l n’est qu’une parcelle minime du tas que le temps avait amass. Mais le sort ou plutt quelque chose de providentiel en a fait justice. mon retour de la Grce, m’tant mis entre chien et loup trier des papiers, j’ai mis au nant la majeure partie de mes lucubrations potiques, et ce n’est que beaucoup plus tard que je m’en suis aperu. J’en fus quelque peu contrari dans le premier moment, mais je ne tardai pas m’en consoler en pensant l’incendie de la bibliothque d’Alexandrie.

Malheureusement Pukin disparat en 1837 et six ans plus tard le dtenteur des autres pomes entre au noviciat des jsuites. Les vers de Tjutčev seront sauvegards, mais sous le boisseau, jusqu’ ce que Ivan Sergeevič Aksakov, poux de sa fille Anna, en retrouve la piste, trente-six ans plus tard. Le pre Jean-Xavier Gagarin, comme le dsigne depuis son noviciat le catalogue des jsuites de France, lui fait remettre tous les pomes qu’il dtient et lui en laisse l’entire disposition. Aksakov le remercie chaleureusement d’avoir soigneusement gard cet hritage, malgr les avatars de son destin personnel et toutes ses prgrinations.

Dans une lettre Darja Tjutčeva, seconde fille du premier mariage du pote, il laisse charitablement entendre que le pre jsuite (en franais dans le texte) avait peut-tre tout simplement oubli l’existence du prcieux dpt. Il en avait en tout cas dress l’inventaire, deux listes conserves la Bibliothque slave, communiques en 1978 la rdaction de Literaturnoe Nasledstvo (Hritage littraire) et reproduites dans le second des deux volumes consacrs Tjutčev. Aksakov publia trente et un de ces pomes en 1879. Retenons le double mrite de Gagarin d’avoir dcouvert et rvl Pukin le pote inconnu et d’avoir fidlement gard son legs littraire l’heure o personne ne songeait srieusement le publier.

Autre minent mrite de Gagarin, on lui doit la premire publication des Lettres philosophiques de Petr Jakovlevič Čaadaev. Jeune tudiant, il avait frquent le philosophe, de vingt ans plus g que lui-mme, et avait t trs impressionn par ses rflexions politiques sur la place et le rle de la Russie dans le monde. Dans une lettre une dame russe, dont l’identit n’a malheureusement pas t tablie, Gagarin dclare que l’influence de Čaadaev sur lui a t trs grande, sinon dcisive. La remarque est d’autant plus intressante qu’au dbut de la mme lettre il met un jugement svre sur lui :

Je place Čaadaev trs haut comme intelligence ; malheureusement, ce n’tait pas un homme complet, et son caractre n’tait pas au niveau de son esprit. Reprsentez-vous Čaadaev consquent avec lui, ce serait un confesseur de la foi, presque un martyr, mais il a pli devant l’orage [...].

Pourtant, les crits de Čaadaev et particulirement la premire lettre philosophique ont touch Gagarin en un point fondamental, qu’il voque fortement dans son journal : la vocation europenne de la Russie. Le 17 aot 1834, il crit de Prague :

Une force d’attraction entrane la Russie vers l’Europe. Sa civilisation jeune et insuffisante encore la porte vers le centre de la civilisation europenne, laquelle elle appartient et vers laquelle elle gravite comme une plante vers le soleil. Mais en mme temps une force, que l’on pourrait appeler une force de dilatation, l’entrane vers l’Asie. Peut-tre que les pays qui l’avoisinent au midi et l’est n’ayant point lui opposer une civilisation plus compacte, plus nergique, plus puissante que la sienne, tendent s’en faire absorber. Car, il ne faut pas le nier, la Russie en Asie est un aptre de la civilisation europenne.

Le 26 septembre, toujours Prague, c’est une vritable profession d’occidentalisme, mais exempte de tout dnigrement de sa Russie :

Oh, ma patrie ! Non, mon culte pour toi ne s’est pas teint, il commence de nouveau se rchauffer et clairer mon cur, c’est toi, ma patrie, que je vouerai ma vie et ma pense. Mes tudes, mes travaux, mes fatigues, ma vie, tout te sera consacr.

Oh, Russie, la plus jeune des surs de la famille europenne, ton avenir est beau, il est grand ; il est digne de faire battre les plus nobles curs. Tu es forte et puissante l’extrieur et tes ennemis te craignent, tes amis esprent en toi, tu es pour un grand nombre un sujet d’esprance et de foi. Mais tu es jeune encore et sans exprience parmi les nations tes surs ; il est temps que tu ne sois pas regarde comme la cadette de la famille et que tu marches l’gale des autres, que ta minorit cesse et que tu deviennes aussi majeure. Que tu sois riche, claire, libre et heureuse ; car tu te fatigueras bientt du bonheur des enfants au maillot, qui seront heureux quand ils peuvent dormir et tter le sein de leur nourrice. Ton esprit plus mr demande dj de plus graves occupations et tu demandes quel tribut nouveau tu apporteras dans le monde d’intelligence et d’activit de tes surs anes. Car elles sont dj et intelligentes et actives et le Ciel bnit leurs travaux. Toi, la plus jeune, tu avais t mise tout enfant en un pays tranger ; et l, faible et sans dfense, tu eus beaucoup supporter des habitants de ce pays l. Mais le signe de la puissance tait sur ton front et tu fis de tes oppresseurs tes esclaves et tu rejoignis tes surs. Un des tiens, qui tait des plus grands et des plus sages et des plus forts, alla chercher tes surs anes, et il revint vers toi en te portant une bonne nouvelle. Depuis ce temps l, tu tendis la main tes anes et tu marchais o elles marchaient, mais elles taient bien loin de toi et tu fus oblige de courir beaucoup pour les rejoindre, et tu cours encore et as laiss un grand espace derrire toi, mais il te reste encore marcher, et il faut que tes fils marchent en avant et dblayent ton chemin de toutes les pierres et de toutes les ronces qui gnent ta route.

Quand Gagarin crit ces lignes, le scandale de la premire Lettre philosophique de Čaadaev n’a pas encore clat. crite en franais, elle a t traduite en russe et parat dans Teleskop (Le Tlescope), en 1836. Mais cette lettre n’est que l’aboutissement d’une rflexion qui mrit lentement. Dans un fragment situ entre 1828 et 1830 par les diteurs du recueil Pierre Tchaadaev. uvres indites ou rares3, on peut lire ceci :

On s’imagine avoir affaire la France, l’Angleterre. Sottise. C’est la civilisation, la civilisation tout entire que nous avons affaire, pas seulement aux rsultats de cette civilisation, mais cette civilisation elle-mme, comme instrument, comme croyance, exerce, travaille, perfectionne par mille ans d’efforts laborieux. Voil qui nous avons affaire, nous qui datons d’hier, nous dont aucun organe n’a t encore suffisamment exerc ni dvelopp, pas mme la mmoire.

Dans un autre de ces textes, rflchissant sur les destines de la Russie, il crit :

L’histoire de notre pays [...] n’a pas encore t assez raconte, cela n’empche pas pourtant qu’on ne puisse la deviner. Une pense plus forte, plus divinatoire que celle de Karamzine le fera un jour. Le peuple russe saura pour lors ce qu’il est, ou plutt ce qu’il n’est pas. Il se prend cette heure pour un peuple comme un autre ; j’ai croyance qu’alors il sera effray de sa nullit morale ; qu’il apprendra que la providence ne l’a fait encore vivre que pour avoir en lui certain pouvoir dynamique dans le monde, et non encore pour l’y faire figurer intellectuellement.

La parent des deux penses est frappante, leurs auteurs se connaissent d’ailleurs et s’apprcient. Gagarin a frquent la maison de Čaadaev et leurs liens sont chaleureux. Dans sa prface l’dition des Lettres philosophiques, Gagarin crit :

J’ai connu et j’ai aim Tchadaef. En 1833, Munich, le clbre Schelling me parlait de lui comme l’un des hommes les plus remarquables qu’il et rencontrs. Me trouvant Moscou, en 1835, je m’empressai de me mettre en rapport avec lui et je n’eus pas de peine me convaincre que Schelling ne m’avait rien dit de trop. Je pris l’habitude, toutes les fois que les circonstances me ramenaient Moscou, de voir frquemment cet homme minent, et de causer longuement avec lui. Ces relations exercrent sur mon avenir une puissante influence, et j’accomplis un devoir de reconnaissance en proclamant bien haut les obligations que je lui ai.

Dans une lettre du 1er octobre 1840 adresse Gagarin, en poste Paris, Čaadaev lui crit :

Je recommande, cher Prince, vos sympathies nationales et autres, M. Galachof, porteur de cette lettre. Vous trouverez, j’en suis persuad, du plaisir lui tre utile. Il ne restera que peu de temps Paris ; par consquent, il n’abusera pas de votre patronage. Faites-le connatre, je vous prie, Tourgenief et engagez le cher vapor s’agiter un peu en sa faveur.

C’est le ton de l’amiti et de la confiance.

Dans le dbat qui domine en Russie la pense philosophique et politique de ces annes 1830-1840, Gagarin partage nettement avec Čaadaev une vision occidentaliste. Cela ne l’empche pas de frquenter, quand il se trouve en Russie, les cercles qui sympathisent avec les ides de Aleksej Homjakov et des slavophiles. En tmoigne le propre cousin de Gagarin, de cinq ans plus jeune que lui, Jurij Fedorovič Samarin :  Gagarin tait reu avec faveur dans le petit cercle de ceux qui s’appelaient slavophiles ; son caractre communicatif et sa proximit jouaient en sa faveur et plaisaient tous.  Ces mots, rapports par le P. Pierling dans sa notice du Dictionnaire biographique russe sur Gagarin, exprims au pass, trahissent la nostalgie d’une grande amiti qui se termina mal. On trouve un fidle reflet de cette amiti dans la correspondance change entre 1838 et 1844 entre Ivan Sergeevič Gagarin et Jurij Fedorovič Samarin : onze lettres de Gagarin et vingt-quatre de Samarin, conserves aux archives de la Bibliothque slave. Plusieurs d’entre elles avaient t publies en russe dans la revue Simvol avant l’dition de l’ensemble en 2002 en un recueil prpar par Franois Rouleau et Serge Galievsky4. Gagarin est l’poque tantt en poste Paris, tantt de passage en Russie. Georges Samarin, comme il se prnomme lui-mme, rdige une thse sur les deux clbres vques de l’poque de Pierre le Grand, Stefan Javorskij et Feofan Prokopovič.

Les lettres de Samarin sont en gnral beaucoup plus dveloppes que celles de son an, elles manifestent un esprit extraordinairement curieux, capable des enthousiasmes les plus vifs comme des rprobations les plus catgoriques. Il a en son cousin Ivan une immense confiance, qui donne souvent ses ptres l’allure de vraies confessions. Il exprime ses ides avec une hardiesse totale, disant qu’il est prt se rtracter si son interlocuteur lui prouve qu’il se fourvoie. Voici un chantillon de ce qu’il crit en aot ou septembre 1839 dans la troisime lettre de la collection dont je parle :

Voici donc mon ultimatum :
1) La religion chez les peuples n’est pas toujours la base de la civilisation ; elle ne l’a t qu’en Orient.
2) La civilisation de l’Occident est l’uvre des races germaniques.
3) La Russie n’a rien prendre la civilisation de l’Occident.
4) La religion a eu son influence sur la civilisation de la Russie et son rle est fini.
5) La Russie a un germe de civilisation elle.
Maintenant que j’ai tout dtruit il faudrait construire la place, et c’est ici que je m’arrte avec l’aveu de mon insuffisance.

Gagarin crit souvent plus sobrement, mais au fur et mesure que le dialogue s’avance dans des questions proprement thologiques, il ne mnage pas son encre : ainsi dans sa lettre du 2 novembre 1842, o il examine la position de l’glise catholique sur la reprsentation du Christ par la personne du pape, pour prendre sa formulation.

D’une lettre l’autre, on sent les positions s’accentuer et l’on en arrive aux toutes dernires lettres. Celle de dcembre 1843, crite par Samarin alors que Jean-Xavier Gagarin est dj au noviciat de Saint-Acheul. Samarin a vu Rosset, l’un des Seize5, et ils ont videmment parl de l’ami lointain :

Aprs une demi-journe passe avec lui, j’ai fait la rflexion que tant que nous restons nous deux, vous et moi en face l’un de l’autre, nous ne sommes frapps que de ce qu’il y a d’oppos dans nos convictions, mais que si nous nous trouvions en prsence d’un tiers, nous nous sentirions rapprochs sur bien des questions trs graves. Le fait seul que nous repoussons d’une manire absolue tout ce que nous ne professons pas, notre intolrance mutuelle, prouve que nous reconnaissons tous deux l’existence d’une vrit absolue et le devoir de la chercher et de lui rester fidle quand on l’a trouve.

Et voici un extrait de la dernire lettre, du 23 avril 1844 (Gagarin est jsuite) :

Cher ami,
Beaucoup de temps est pass depuis que s’est interrompue notre correspondance ; et voil de nouveau, je te vois devant moi, de nouveau le souvenir de nos dernires conversations, de nos derniers adieux chez moi la campagne m’a visit, et maintenant je sens comme tu m’es toujours proche, comme je t’aime ardemment. Dans quelques jours cette feuille de papier sera entre tes mains, probablement toi aussi tu vas te rappeler tant de choses, et pourtant mon Dieu, quel abme nous spare. [...] Si une prire qui provient d’une me remplie de doutes peut tre exauce, alors je ne demande qu’une seule chose pour toi : que jamais ne vacillent tes convictions, que ne te manque pas la force d’en haut et qu’elle donne la paix et la srnit ton me, cette force laquelle tu t’es donn [...]. Mais surtout : si jamais un jour elle venait te manquer, si disparat tes yeux l’objet de ta foi et de ton amour, si tu entends de l’autre ct l’appel de la vrit et la voix de la vrit ternelle, oh alors, que ne te manquent pas les nobles forces de ton me, que ne triomphent pas les forces des tnbres : l’obstination, l’orgueil, la honte de soi, qu’ils ne t’enchanent pas au mensonge reconnu, qu’ils ne tuent pas en toi les lans vers la vrit reconnue et de nouveau dcouverte.
Pour toi, je ne puis rien d’autre.

La grande rupture est accomplie entre les deux amis de toujours. Mais surtout, le grand tournant a t pris dans la vie du prince Gagarin. Paradoxalement, son journal, plein de notations trs personnelles, ne laisse gure deviner le dnouement assez abrupt de cette vie de jeune diplomate qui tout russissait. Mais des lettres des proches, des notes personnelles plus tardives laissent entrevoir quelques-uns des facteurs qui dterminrent son volution. Sur le plan des convictions, une des dernires lettres Samarin nous donne quelque lumire sur ce point :

Cher ami, crit-il, on m’a envoy le dernier ouvrage de Mr. Muravjev6. Je me suis grandement rjoui de sa parution, esprant y trouver la solution de tous mes doutes et la rfutation solennelle de l’enseignement de l’glise romaine. Mais au contraire, plus je le lis, plus je pntre son sens, plus convaincantes me paraissent les preuves apportes par les Latins en faveur de leur glise.

Ces lignes sont crites deux mois avant que le jeune prince fasse le pas vers le catholicisme. Cela semblerait dire qu’il tait encore en recherche et plutt encore attach sa foi premire lorsqu’il lut cet ouvrage. plusieurs reprises, en tout cas, il reviendra sur cette influence dcisive du livre de Andrej Ivan Murav’ev. Kireevskij, crivant Gagarin le 10/22 septembre 1842 reprend mot pour mot la formule de la lettre Samarin que nous venons de citer. Aleksandr Turgenev pour sa part confirme que  les crits du mtropolite Filaret et de Muraviev n’ont pas peu concouru sa conversion . Gagarin lui-mme dit que c’est Čaadaev qui lui a donn la premire impulsion et que Filaret et Murav’ev ont fait le reste. Mais d’autres facteurs ont incontestablement contribu le conduire jusqu’ son choix du catholicisme.

Pendant tout son sjour Paris, de 1838 l’t 1843, Ivan Sergeevič a frquent assidment le salon de Sof’ja Petrovna Svečina, laquelle il tait apparent. Elle tenait, au numro 5 de la rue Saint-Dominique, un salon o se retrouvait toute une socit trs varie, des Russes, mais beaucoup de Franais et d’trangers. On y parlait littrature, politique, arts, musique avec une grande libert. L’htesse s’tait convertie au catholicisme, conversion profonde, nullement entache de quelque troitesse et bigoterie que ce ft et sans prcher nullement, elle avait un trs grand rayonnement. Le comte Albert de Falloux qui a t le confident de Sof’ja Petrovna Svečina jusqu’au dernier jour, a crit sa vie et publi sa correspondance et ses notes spirituelles, se prononce ainsi :

On s’est souvent demand quelle part avait eue Mme Swetchine ces deux graves dterminations (la conversion et la vocation religieuse) de son jeune ami ; je crois pouvoir, en pleine connaissance, rsumer la rponse en deux mots : par son salon, par l’ensemble de sa vie, une trs grande ; par son intervention personnelle, par sa coopration directe, aucune. En arrivant en France, le prince Gagarin savait, comme beaucoup de Russes, que l’glise catholique et la Papaut avaient jou un trs grand rle dans l’Histoire ; mais comme beaucoup de ses compatriotes aussi, il se figurait que ces grandes institutions taient frappes de mort, et qu’un petit nombre seulement d’esprits attards continuaient, par habitude et par routine, se dire et se croire catholiques. Le salon de Mme Swetchine vint lui rvler tout le contraire. Il y dcouvrit, sa grande surprise, que le catholicisme, en tant que doctrine, tait bien vivant encore et librement accept par des intelligences qui n’taient ni endormies, ni asservies.

Quant son entre dans la Compagnie de Jsus, voici ce qu’il en dit lui-mme dans une lettre du 18 janvier 1866 son ami d’autrefois, Jurij Samarin, qui le tient pour  obsd  par les jsuites :

Je n’ai pas t converti par les jsuites. Je dois le principe de ma conversion Čaadaev ; Mouraviev a consomm l’uvre par son livre La vrit de l’glise universelle. Les jsuites ne m’ont nullement obsd ; mais une fois dcid me faire catholique, il m’a fallu entrer en relation avec un prtre de cette glise. Je n’en connaissais aucun ; je ne consultai personne, je faisais mes affaires moi-mme. Je me mis frquenter les glises et couter les sermons. Le prtre qui m’inspira le plus de confiance fut un jsuite, le P. de Ravignan. Je m’adressai lui ; mais lorsque je franchis pour la premire fois le seuil de la maison des jsuites, tout tait dcid.

Cette dcision tait lourde de consquences. Lorsqu’elle fut mise excution, une lourde barrire s’abattit entre le prince Gagarine et le monde o il tait n. Il en tait banni jamais. Il renonait son patrimoine et aux trois mille serfs de ses terres. Ce n’tait pas seulement sa terre natale dans sa ralit matrielle que Gagarin quittait en revenant de son dernier voyage Moscou l’t 1842. C’taient ses liens les plus chers qu’il fallait rompre avec sa famille, son pre qui, sur son lit de mort, s’opposerait mme ce qu’on laisse son fils venir son chevet, par une faveur exceptionnelle de l’empereur. Mais aussi tous ses amis d’tude et les compagnons de ses qutes philosophiques et politiques. C’tait tout un monde profondment enracin dans la tradition de l’glise d’Orient auquel il devenait tranger. Son geste veillait la tristesse, l’incomprhension et parfois l’indignation, la mesure des sympathies et des espoirs qu’il avait veills.

Aprs deux ans passs au noviciat de Saint-Acheul, prs d’Amiens (1843-1845) et bien qu’il et dj acquis une culture littraire, philosophique et thologique trs apprciable, Jean-Xavier Gagarin n’en suit pas moins, avec des amnagements, le cursus classique d’un tudiant jsuite d’alors. On peut lgitimement imaginer que pendant ces annes, son esprit a continu rflchir sur l’avenir de cette Russie qu’il n’a pas cess d’aimer avec passion, nourrissant le rve de la voir revenir dans le cercle des nations europennes. Il est ordonn prtre Laval, en 1848.

peine achev le cursus universitaire prvu par l’ordre des jsuites, le P. Gagarin se rend Rome sur l’invitation du P. Gnral, P. Pierre Beckx. Celui-ci entre dans ses vues et adresse au P. Provincial de France une lettre esquissant tout un programme d’action intellectuelle orient vers la Russie. Il s’agit d’abord de rassembler une documentation qui claire largement pour un public occidental les ralits russes et les relations entre l’Occident et cette Russie et ensuite, de publier des tudes sur l’histoire, la philosophie et la religion de ce continent presque inconnu. Pour entreprendre et mener bien ce travail, il faut des hommes. Pour l’heure, le P. Gagarin est pied d’uvre et deux autres jsuites russes, lui seront associs, le P. Ivan Martynov et le P. Evgenij Balabin.

Cette lettre du P. Gnral est un peu l’acte de naissance la fois de la future revue tudes et de ce qui deviendra la Bibliothque slave de Paris, aprs avoir reu diverses appellations, Muse slave, uvre des saints Cyrille et Mthode. Le mrite principal des compagnons donns au P. Gagarin est d’avoir peu peu constitu, en fonction des travaux qu’ils poursuivaient, la collection documentaire unique maintenant conserve Lyon. C’est vrai du P. Martynov, spcialiste des questions religieuses ; c’est encore plus vrai d’un collaborateur venu plus tardivement rejoindre l’quipe, le P. Paul Pierling, un authentique historien, qui travailla la Bibliothque slave de 1877 1922. Ses relations pistolaires avec les slavistes, de Russie et de l’tranger, dont tmoigne une imposante collection de lettres, lui permirent d’enrichir considrablement le fonds.

Le premier fruit de ces projets ditoriaux est la publication en 1856 d’une brochure du P. Gagarin, La Russie sera-t-elle catholique ? On ne peut imaginer titre plus provocateur. Le livre est crit en franais ; il sera bientt traduit en russe par un autre jsuite russe, le P. Ivan Martynov, avec un titre moins agressif et finalement plus conforme l’esprance de Gagarin : De la rconciliation de l’glise russe avec celle de Rome (O primirenii Russkoj Cerkvi s Rimskoju), qui parut en 1858.

Dans la prface, Gagarin salue l’avnement d’Alexandre II l’anne prcdente. Dans le manifeste o l’empereur annonce la signature du trait de Paris qui met fin la guerre de Crime, le jsuite dchiffre des signes prometteurs d’une nouvelle re dans l’histoire de son pays. Il relve ce vu, que l’empereur prsente comme celui qui est le plus cher :

Puisse la lumire salutaire de la foi, en clairant les esprits, en fortifiant les curs, conserver et amliorer de plus en plus la moralit publique, qui est le gage le plus sr de l’ordre et du bonheur !

Et Gagarin de justifier son propos :

Ce programme d’un nouveau rgne est venu me trouver dans l’exil. Mais l’exil ne brise pas les liens qui rattachent le cur la patrie. [...] La pense qui m’occupe uniquement depuis ma jeunesse et laquelle j’ai dvou toute ma vie, s’est prsente mon esprit plus vivante et plus belle que jamais. Il m’a sembl que l’heure qui la verrait se raliser approchait. [...] La civilisation, la justice, la clmence, le rgne des lois, la morale publique, et tout cela appuy sur la foi qui claire les esprits et fortifie les curs, nous ne trouverons pas tous ces biens dans une imitation servile et violente des institutions, des murs et des lois des nations trangres ; ni dans un retour factice vers la barbarie de nos aeux ; il faut chercher une transaction libre et intelligente qui concilie les justes exigences de la civilisation universelle et de l’esprit national.

Ainsi Gagarin se tient distance des deux tendances qui ont polaris la Russie de ses trente ans. Mais c’est pour proposer une solution qui ne manque pas d’audace :

Depuis des sicles, l’glise de Russie est en guerre avec le Saint-Sige, il faut que la paix soit signe, mais une paix honorable et avantageuse pour tous. En gardant ses rites vnrables, sa discipline antique, sa liturgie nationale et sa physionomie propre, l’glise russe peut rentrer dans le concert de l’glise universelle.

Gagarin connat bien les obstacles que rencontrerait un tel propos ; il n’en nonce pas moins son esprance :  Lorsque le Pape, l’Empereur de Russie et l’glise russe, reprsente par ses vques ou par son synode, se seront entendus, qui pourra empcher la rconciliation de s’accomplir ?  L’ouvrage expose les donnes qu’il faut prendre en compte pour avancer vers une solution. La place que tient le rite dans la vie religieuse des Russes ; les relations particulires qui rgnent entre l’glise et l’tat ; la situation prcaire du clerg. Le dernier chapitre s’intitule :  Catholicisme ou rvolution . Sous ses allures de provocation, il montre que Gagarin, dans son exil, ne s’illusionne pas sur les risques d’explosion sociale qu’entretient un rgime comme celui qui vient de s’achever avec la mort de Nicolas ; mais que l’unique remde soit l’entre de l’glise russe dans la communion de Rome, c’est son acte de foi personnel qu’il ne sera pas facile de faire partager ses compatriotes.

Nous apprenons par une lettre du P. Ambroise Rubillon, assistant Rome du P. Gnral pour la France, date du 6 juillet 1856, que Gagarin projette de faire parvenir un exemplaire de son livre Alexandre II. On ne sait trop ce qu’il faut admirer le plus, de l’audace du nophyte ou de la fiert du prince, pourtant banni de sa patrie. En tous cas, le P. Assistant transmet les consignes de modration du suprieur gnral :

Il a rflchi l’envoi de votre brochure accompagne d’une lettre au confesseur et son pnitent [Alexandre II]. Il serait heureux que le chapelain ou quelque autre de l’ambassade voult se charger de cet envoi ; mais que vous le fassiez vous-mme, cela lui parat prmatur, pour ne rien dire de plus. Si mesure, si bienveillante qu’elle soit dans sa forme, pour le fond cette brochure dit Alexandre : changez de religion, abdiquez le pouvoir suprme que vous exercez dans l’ordre spirituel qui ne vous appartient pas. Et bien que vous, exil pour avoir chang de religion, vous adressiez ce livre avec une lettre l’Empereur, cela me semble vraiment trop hardi et trop prmatur et l’empereur peut se prononcer contre votre personne et contre votre thse d’une manire compromettre un bien venir, que des procds mieux mnags rendent possibles. Notre Pre a trouv que c’tait trop ; mais il serait trs content que quelqu’un, de l’ambassade surtout, ft cet envoi en son nom ; il pourrait dire que, si vous ne le faites pas vous-mme, c’est pour ne pas tre indiscret.

La brochure soulve immdiatement un trs grand intrt. Ds l’anne suivante elle est traduite en allemand et en espagnol et les chos se multiplient en Russie, en France, en Allemagne et en Angleterre. Toute une littrature polmique se dveloppe autour du livre et son auteur. Parmi les Russes qui leur consacrent articles, brochures et livres on peut relever les noms de Homjakov, Kireevskij, Murav’ev, de Baranovskij, Sukov. L’archiprtre Ioann Konstantinovič Jakontov, professeur de thologie l’Acadmie ecclsiastique de Saint-Ptersbourg, publie d’abord deux lettres dans Russkaja Beseda (Conversation russe), puis regroupe dans un volume dix articles de rfutation hargneuse du livret de Gagarin. L’exemplaire personnel du jsuite porte en marge de lgers coups de crayon bleu, l o les assertions semblent l’avoir le plus touch. Il fut surtout affect par les cinq lettres contre les jsuites que son ancien ami Samarin adressa en 1860 au P. Martynov, engag dans des dbats aigus avec Aksakov et la revue des slavophiles Den’ (Le Jour) que ce dernier dirigeait. Aprs longue rflexion, Gagarin estima ncessaire de rpondre dans une lettre du 18 janvier 1866, adresse aux journaux et qu’il conclut ainsi :

Une seule chose m’a fait de la peine, c’est que ces articles sont signs de votre nom. D’aprs toute ma lettre, vous pouvez vous convaincre que je ne ressens pas d’irritation et que je suis toujours prt vous tendre la main. Vos attaques ne sauraient effacer en moi le souvenir de notre ancienne amiti. Soyez-en persuad.

Tandis que la brochure se rpand et veille des chos trs divers, Jean-Xavier Gagarin commence avec un confrre jsuite franais, le P. Charles Daniel, la srie des tudes de thologie, de philosophie et d’histoire. Le premier volume s’ouvre par une longue tude de Gagarin sur  L’enseignement de la thologie dans l’glise russe . Il publiera par la suite un article sur les starovires, les Vieux-Croyants. D’autres auteurs apporteront leur contribution, comme le P. Victor de Buck, bollandiste, dans le second volume de 1857, avec son article  Les origines catholiques de l’glise russe jusqu’au xiie sicle . Dans cette formule initiale, pour des raisons diverses, le projet d’une publication principalement tourne vers l’Orient ne tiendra pas trs longtemps. Le public et sans doute aussi les diteurs jsuites franais rclament une thmatique plus large et les tudes deviendront en quelques annes une revue d’intrt gnral. Elle est, au dbut, proche des catholiques libraux.

Gagarin le sait bien : les hostilits qui sparent le monde qu’il a quitt de celui o il vient d’entrer reposent essentiellement sur une ignorance rciproque extrme. Plutt que s’puiser en vaines disputes, il faut tout mettre en uvre pour faire communiquer ces deux univers intellectuels, culturels, religieux. Ce sera dsormais le souci constant du transfuge et la source d’innombrables initiatives, crits, confrences, entreprises spirituelles, voyages dans l’Orient qui lui reste ouvert.

Alors que la guerre de Crime s’achve juste, il lance avec le mathmaticien Augustin Cauchy l’uvre des petites coles d’Orient, qui deviendra avec Mgr Charles Lavigerie l’uvre d’Orient. Il s’agit d’assurer l’ducation de jeunes chrtiens dans cette zone d’influences mles ; avec le baron allemand August von Haxthausen, il fonde le Petrusverein, uvre dvoue l’union des glises d’Orient et d’Occident. Il est invit en 1859 accompagner un plerinage en Terre Sainte. Au retour, il rdige pour les tudes un article intitul  Trois mois en Orient . C’est le dbut d’une action centre sur le Proche-Orient ; il fait plusieurs sjours prolongs en Syrie et au Liban. Il entreprend l’tude de l’arabe, mais aussi du bulgare. Il prche Beyrouth. Sa sant ne lui permettra pas de prolonger longtemps son travail dans cette direction, mais l’intrt qu’il porte l’est du bassin mditerranen montre bien la largeur de ses horizons. Il n’est pas seulement proccup de l’avenir spirituel de sa Russie natale ; il est hant par la vision de l’abme qui coupe en deux le monde chrtien.

Paris, o il rside habituellement, il a gard des liens troits avec la petite colonie russe qui frquentait le salon de sa tante Sof’ja Petrovna Svečina, dcde en septembre 1857. Parmi ces migrs, il y a de grands noms, Avgustin Golicyn, les Turgenev - Nikolaj et surtout Aleksandr -, le comte Grigorij uvalov, catholique qui entra dans l’ordre des Barnabites. Il entretient une correspondance nourrie avec deux autres prtres catholiques russes, Vladimir Pečerin et Leontij Pavlovič Nikolai, aide de camp gnral dans l’arme russe, adversaire de l’imam Chamil au Caucase, luthrien, converti au catholicisme et qui passa les quatorze dernires annes de sa vie la Grande Chartreuse. Les lettres reues par Gagarine montrent quel point ces hommes sont rests attachs la patrie russe et avec quelle attention ils suivent les pripties politiques qui s’y droulent.

En Russie galement, Gagarin est rest dans bien des mmoires. Il n’est pas rare que des voyageurs profitent de leur sjour en France pour aller le saluer. En 1875, Nikolaj Leskov, sur les instances d’Aksakov, le rencontre plusieurs fois Paris. Les archives de la Bibliothque slave gardent une quinzaine de lettres et de billets changs par les deux hommes pendant le sjour de Leskov et bien entendu des visites. Comme Leskov est fonctionnaire au ministre de l’Instruction publique, Jean-Xavier Gagarin lui fait visiter deux des collges de jsuites de Paris. Leskov, qui connat bien le monde ecclsiastique de Russie, pose des questions sur l’actualit religieuse : il est Paris quand l’archevque pose la premire pierre de la basilique du Sacr-Cur de Montmartre. Voil un culte trange pour un orthodoxe et Leskov le dit net. Gagarin essaie d’en rendre compte son interlocuteur. Mme si l’on ne s’entend pas sur certains points, les relations sont courtoises.

Mais il y a aussi en Russie des ennemis irrductibles du prince et de ce qu’il reprsente comme prtre catholique et comme jsuite. On voit brusquement ressurgir des bruits autour du libelle infmant adress Pukin et qui aboutirent son duel avec Georges d’Anths. En 1863, une brochure russe crite par A. N. Ammosov,  Derniers jours de la vie d’A. S. Pukin , accuse le prince Petr Dolgorukov d’tre l’auteur du fameux  diplme  et ajoute que Gagarin avait t complice. Ils taient effectivement trs lis et en 1836 et 1837 partageaient le mme appartement. Dolgorukov, qui se trouve Londres, adresse au rdacteur du Sovremennik, le 12 juillet 1863, une protestation formelle et circonstancie en exigeant son insertion dans la prochaine livraison de sa revue. Quatre jours plus tard, il crit au P. Gagarin pour le mettre au courant de sa raction et le presser de se manifester lui aussi. Gagarin ne se presse pas, mais comme le bruit augmente en Russie, sur les instances de Nikolaj Trubeckoj, il se dcide rompre le silence. Sa longue rponse date du 6 juin 1865 porte la trace vidente d’une blessure encore vive, vingt-huit ans aprs les faits qu’on lui reproche. Elle sera publie dans les Birevye Vedomosti (Les nouvelles de la Bourse) et reproduit dans les Russkij Arxiv (Archives russes). On y apprend, au dtour d’une phrase que dans la surprise et l’incomprhension qu’a provoques son entre chez les jsuites, certains esprits malveillants sont alls imaginer qu’il avait accompli ce geste dans la honte et le remords d’avoir tremp dans l’affaire du libelle assassin. Celle-ci trouvera encore des chos malveillants, et jusque trs avant dans le xxe sicle.

En tout cas, ces vnements atteignent Gagarin un moment o sa sant commence l’inquiter et o le dcouragement semblerait le gagner. Les plans se sont multiplis dans la tte ardente du prince exil. Puisque les tudes sont passes entre les mains des jsuites franais, pourquoi ne pas entreprendre une revue en russe. Paratront quelques fascicules d’un Kirillo-mefodievskij sbornik (Recueil Cyrille et Mthode) dont la diffusion restera trs limite. Le souvenir du collge tenu par les jsuites Saint-Ptersbourg du temps de Paul Ier suggre au P. Gagarin l’ide de faire reprendre le projet en Russie, videmment par d’autres que lui ou peut-tre Constantinople. Rome, l’assistant du gnral se dit favorable cette perspective, mais la ralisation ne suivra pas. Au Proche-Orient, Gagarin a fait la connaissance d’un groupe de sminaristes bulgares et c’est mme la suite de cela qu’il s’est mis alors l’tude de la langue. Ne faudrait-il pas ouvrir un collge pour eux ? Le P. Pierling, qui fut aux cts de Gagarin pendant les six dernires annes de sa vie et prit sa relve la tte de la Bibliothque slave, exprime son regret, dans la notice du Dictionnaire biographique russe consacre son compagnon, qu’il ait finalement moins ralis de choses qu’on aurait pu s’y attendre de la part d’un tre aussi dou. Il entreprenait, s’enthousiasmait, mais avait tendance passer d’un sujet un autre.

Mais il y a sans doute une autre explication. Le P. Gagarin tait l’objet d’innombrables sollicitations de la part de ses compatriotes, de Russie, particulirement de ceux qui avaient, comme lui, opt pour le catholicisme et qui voyaient se poser les mme questions que lui. Il y avait aussi les Russes vivant hors des frontires et qui lui demandaient aide et conseil ; en tmoigne la trs abondante correspondance conserve aux archives. Citons quelques grands noms russes : lizabeth Mejendorf, Natalia Narykina, Leonid Menikov, Dmitrij Buturlin ; et la foule des autres (211 lettres de la Princesse Lonille de Sayn-Wittgenstein, 166 d’Ol’ga Smirnova).

Gagarin garde un contact troit avec les membres de la minuscule communaut des jsuites russes qui sont souvent en dplacement pour leurs recherches ou leurs ministres. Le petit groupe vit d’ailleurs dans des conditions prcaires. Il change d’implantation, passe de Paris Versailles, puis revient Paris la veille de la dispersion des religieux de la Compagnie de Jsus dcrte en 1880. Les Pres vont alors mener une vie nomade, au gr des hbergements offerts par des familles amies dans deux appartements de la rue de Rivoli. La bibliothque est toujours la rsidence de la rue de Svres, sous surveillance. Le P. Gagarin et le P. Balabin vont y travailler tour de rle, prenant la prcaution parfois de s’y rendre en vtements civils. Finalement, on dcide de transporter les livres dans la charrette bras du relieur et, raison d’un voyage par jour, la bibliothque se reconstitue ainsi rue de Rivoli.

En 1881, le P. Pierling revient d’un long sjour romain. Les deux premiers directeurs de la Bibliothque slave n’auront pas le loisir d’une longue collaboration. Le 17 juillet 1882, le P. Gagarin meurt subitement, sans que rien n’ait fait prvoir ce dnouement.

C’est une destine singulire qui arrive ainsi son terme. On peut mesurer le chemin parcouru depuis l’enfance et la jeunesse coule dans la meilleure noblesse de Russie, la vie passionnante d’un jeune diplomate dans les cercles choisis de Bavire, d’Autriche, de France jusqu’ ce choix pour le catholicisme et l’entre dans cet ordre honni des jsuites. C’est au nom d’une conviction inbranlable qu’Ivan Sergeevič Gagarin a pris cette route. Qu’il y ait eu dans ses options une part d’utopie, qui pourrait le lui reprocher ? Nous savons bien aujourd’hui combien il est difficile de faire se rencontrer ces deux mondes de l’Orient et de l’Occident et nous savons aussi combien les facteurs purement religieux ont de part dans cette difficult. Cela fut une vidence pour le jsuite Gagarin, voici cent cinquante ans. Il nous semble en fin de compte que l’histoire a t ingrate envers l’exil volontaire. Pour des raisons comprhensibles, la figure de Gagarin a t victime en Russie d’une conspiration du silence. Dans la France, o il a vcu plus de la moiti de sa vie, aucun ouvrage biographique digne de ce nom n’a t rdig sur lui. Se trouvera-t-il un jeune chercheur pour se laisser tenter et rparer cette injustice ? Il y aurait matire une belle tude.

 

Notes

1 R. Tempest,  Introduction, traductions et notes , Simvol, n 34, 1995, p. 227-355.
2 I. S. Gagarin, Dnevnik. Zapiski o moej izni. Perepiska (Mmoires sur ma vie. Correspondance), traduit du franais et comment par R. Tempest, Moscou, Les langues de la culture russe, 1996.
3 Pierre Tchaadaev, uvres indites ou rares, Meudon, Simvol, 1990.
4 I. Gagarine, G. Samarine, Correspondance 1783-1842,  Introduction  F. Rouleau,  Prface  S. Galievsky, Meudon, Plamja, 2002.
5 Grce une lettre de Franciszek Kzawery Korczak-Branicki au P. Gagarin, nous connaissons la plupart des noms de ce groupe des  Seize , auquel tous deux avaient appartenu : Mihail Lermontov, Petr Dolgoroukov (Bancal), Mongo Stolypin, Sergej Dolgorouki, Andrej ouvalov, Petr Valuev, Jurij Samarin, Gervais, Frederiks, Rosset. Camarades d’universit ou compagnons d’armes au Caucase, on les trouve en 1839 Saint-Ptersboug, menant joyeuse vie o les soires au thtre ou bal se poursuivaient tard dans la nuit en des conversations sur tous les sujets brlants,  comme si la Troisime section de la chancellerie impriale n’existait pas . Voir Paul Pierling, Le prince Gagarine et ses amis, 1814-1882, Paris, Beauchesne, 1996, chap. VI.
6 A. Murav’ev, Pravda vselenskoj cerkvi o Rimskoj i pročih patriarih kafedrah (Vrit de l’glise universelle sur celle de Rome et les autres siges patriarcaux), Saint-Ptersbourg, 1841.

 

Pour citer cet article : Ren Marichal,   Ivan Sergeevič Gagarin, fondateur de la Bibliothque slave , colloque Les Premires Rencontres de l’Institut europen Est-Ouest, Lyon, ENS LSH, 2-4 dcembre 2004, http://russie-europe.ens-lsh.fr/article.php3?id_article=57